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Full text of "Étude critique sur la méthode oratoire dans Saint Augustin"

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LEFEBVRE 

R.ELIEUR 

Rue vantpoyen L3 

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THE UNIVERSITY 

OF ILLINOIS 

LIBRARY 



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UNIVERSITY QF ILLINOIS LIBRARY AT URBANA-CHAMPAIGN 



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v -ovi-n Ca _ m p j (erd/ n a ïi et 



ÉTUDE CRITIQUE 



SUR LA 



METHODE ORATOIRE 



SAINT AUGUSTIN 



PARIS 

DURAND, 3, RUE DES GRÈS - SORBONNE 

Et chez les principaux libraires. 

A DOl'AI, CHEZ AD. OBEZ, RUE DE BELLAING, i. 









A MONSIEUR VICTOR LECLERC 

MEMBRE DE L'ïNSTITlîT, 

DOYEN DE LÀ FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS 



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Of) 



i- 



Hommage d'un respectueux et profond 
attachement, 

FERD. COLINCAMP. 



512826 



AVANT-PROPOS 



AVANT-PROPOS 



Il y a trois choses que saint Augustin aurait 
désiré voir clans sa vie, dit un de ses biographes 
d'après une de ces nombreuses traditions qui 
s'attachèrent durant le moy en-àge au nom de 
saint Augustin comme à celui de Virgile : «C'é- 
tait Rome dans sa gloire, saint Paul prêchant et 
Jésus -Christ conversant avec les hommes. » 
On chercherait en vain clans les œuvres du grand 
docteur ce mot que Lancilol ' lui prête généreu- 
sement ; mais il ne lui manque pour être vrai 
que d'être authentique. La doctrine de Jésus- 
Christ prêchée avec l'éloquence et le génie de 

1 Cornélius Lancilol, de l'ordre des Ermites de Saint-Augustin, 
auteur d'une vie dece saint. Son ouvrage paru! en lutin, ii Anvers, 



\ AVANT-PROPOS 

saint Paul, tel devait être en effet l'idéal de saint 
Augustin. 

On croit trop que les Pères latins n'ont songé 
qu'à maintenir la vérité du dogme catholique, et 
que, différents en cria des docteurs grecs, ils 
ont dédaigné de l'entourer des prestiges de l'é- 
loquence. Cela serait vrai tout au plus des évo- 
ques des VI e et VIT siècles. Alors même pour 
l'Église commençait le moyen-âge. Le sentiment 
du beau semble presque complètement perdu, et 
l'éloquence disparaît d'un monde qui ne l'aurait 
pas comprise ; mais alors aussi un grand change- 
ment se fait sentir dans l'esprit de l'Église. Dé- 
sormais il ne s'agit plus pour elle de régner seu- 
lement sur les âmes, et elle ne s'appuiera plus 
sur ses puissants docteurs qui avaient honoré le 
III e et le IV e siècle. 

Mais avant la sombre nuit qui enveloppe le 
pénible enfantement de la féodalité et de la puis- 
sance pontificale, l'Église latine, avec moins 

en 1616. Cette citation, extraite du chapitre XL1I, page 296> sem- 
ble avoir servi de texte à l'épigrumme de .1. Scaliger, que voici : 

Ne egredere è solo ac ictrico, patér aime, reressu, 

Ut .lesuni videas; Christus nbiqne libi esl. 
No egredere, ut Paulamausculles magna illa sonanlem : 

lu cœlo Paulus mbx Itius hospes erit. 
sr egredere m Romani spectes ; Slomachaberc quando 

Roma ciit in Romà uitlla reperla til»i. 



AVANT-PROPOS, M 

d'éclat sans doute que la grecque, avait déployé 
son génie dans les lettres et dans l'éloquence. 
Les Ambroise, les Jérôme et les Augustin, pas 
plus que les saint Basile et les Chrysostome, ne 
rompirent violemment avec les traditions litté- 
raires du passé. Aussi l'Église latine eut ses ora- 
teurs, ses historiens, et même, ce que n'avail 
pas eu l'Église grecque, elle eut sa rhétorique; 
et c'était saint Augustin qui lui en avait tracé les 
leçons ! 

La Rhétorique de saint Augustin, tel est le 
sujet de cette étude. 

En exposant les doctrines de l'évêque d'Hip- 
pone sur l'art oratoire, je songe moins à en don- 
ner une analyse détaillée, qu'à présenter quel- 
ques aperçus historiques et surtout critiques sur 
la rhétorique chrétienne au IV e siècle. 

Sans doute il n'est pas indigne de la curiosité 
des hommes de goût de savoir quelle a été l'o- 
pinion d'Augustin sur tel ou tel problème de 
rhétorique qui avait déjà trouvé une solution 
dans les travaux d'Aristote ou de Cicéron, et je 
tâcherai de ne rien laisser à désirer sur ce point 
quand l'exposition des principes d'Augustin m'y 
amènera naturellement; mais, je le répète, la 
question, pour moi. n'es! pas là : je veux, avant 



XII AVANT-PROPOS 

tout, montrer comiïieïit ce génie souple et vigou- 
reux a créé la rhétorique chrétienne, et cela en 
acceptant presque toutes les traditions des rhé- 
teurs grecs et latins. 

Saint Augustin a compris ce qu'il y avait d'é- 
ternellement vrai dans l'oeuvre de ses prédéces- 
seurs: en la respectant il a fait preuve à la fois 
de justice et d'intelligence. Mais les grands prin- 
cipes, à force d'être répétés, étaient devenus des 
formules vagues et inutiles : il les rajeunit en les 
adaptant aux idées et aux sentiments de son 
siècle. L'art oratoire en abusant de sa puissance 
s'était discrédité : il lui imposa une direction 
plus sainte et plus morale. 

S'appuyant sur la psychologie savante du chris- 
tianisme, il reconnaît avec les Grecsque la rhé- 
torique est une de nos facultés, qu'à ce titre elle 
est légitime; mais elle peut produire le bien 
comme le mal parce que l' homme est faible, 
parce que la passion corrompt les meilleures 
choses. Comment la religion enchaînera-t-elle 
cette puissance indocile et redoutable? rassurons- 
nous; l'esprit chrétien sait purifier et renouveler 
toutes choses, et Augustin, développant les pa- 
roles de l'apôtre, proclame que la charité est la 
fin unique à laquelle désormais doit tendre fart. 



AVANT-PROPOS, XIII 

Platon avait réduit L'orateur au rôle de mora- 
liste, Augustin veut que le moraliste chrétien, se 
laissant emporter sur les ailes de la chanté et de 
l'amour divin, ne craigne plus de rivaliser désor- 
mais avec les plus grands artistes de la parole 
antique. 

Platon avait méconnu la moralité de la rhéto- 
rique, il l'avait maudite en haine des rhéteurs et 
des sophistes. Augustin retrouva ses titres que la 
philosophie n'avait pu détruire : il la rétablit 
dans sa dignité naturelle, et grâce à lui le chris- 
tianisme aura sa rhétorique comme la liberté 
avait eu la sienne chez les Grecs, comme la gran- 
deur romaine avait eu la sienne au temps d'Au- 
guste; et au XVII e siècle l'œuvre d'Augustin sem- 
blera encore neuve et féconde aux Arnauld, aux 
Fénelon, aux Fleury, et à tous les grands esprits 
de cette mémorable époque. 

Car il est permis de croire que Bossuet, quoi- 
qu'il n'ait pas parlé expressément des doctrines 
oratoires d'Augustiu, les adopta comme tout ce 
qu'avait produit le génie de Tévêque d'Hippone. 
Oui, en matière d'éloquence comme en matière 
de foi, Augustin, pour répéter ici les paroles d'nu 
grand critique, donna des idées à Bossuet 1 ; et qui 

1 M. Villemain. De l'Éloquence chrétienne dans le IV<' siècle. 



\l\ \\ ANT-PKOPOS 

sait si l'orateur du grand siècle ne venaitpas de 

relire le 4 ( ' livre de la doctrine chrétienne quand 
il disait magnifiquement : 1° « Le fond de saint 
« Augustin c'est d'être nourri de l'Ecriture^ d'en 
« tirer l'esprit, d'en prendre les plus hauts princi- 
« pes, de les manier en maître et avec la diversité 
« convenable; après cela, qu'il ait des défauts 
« comme le soleil a ses taches, je ne daignerais 
« ni les avouer, ni les nier, ni les excuser, ni les 
« défendre. » 

Eu résumé, ce que je veux montrer, c'est la 
transformation, c'est le progrès de la rhétorique 
appropriée aux idées nouvelles que le christia- 
nisme avait répandues dans la société. Laissons 
donc de côté les détails purement techniques, et 
qui se rencontrent partout; je me bornerai a 
exposer et à commenter les principes les plus 
féconds et en quelque sorte l'esprit vital qui 
anime les travaux que saint Augustin a laissés 
sur l'art de persuader. 

Je ne m'interdirai pas d'expliquer ses pré- 
ceptes par sa pratique : ses sermons, sa corres- 
pondance, et même des fragments de ses traités 
dogmatiques, me serviront, s'il le faut, à inter- 
préter sa parole. 

1 Bossuet. Défense de la tradition et des saints Pères, IV, IX. 



AV/LVT-PftOPOS. X\ 

Mais, avant d'arriver à la question qui fait 
l'objet de ee travail, je dois faire connaître dans 
quel étal l'élève des rhéteurs trouva cette rhéto- 
rique chrétienne qu'il devait constituer ; il est 
bon aussi de rappeler les circonstances histori- 
que qui purent influer sur son éloquence et par 
suite sur les idées qu'il se forma de la rhétorique. 

Ces deux questions résolues, il me sera facile 
de montrer que la doctrine oratoire de saint Au- 
gustin reposait sur des bases assez larges pour 
suffire à tous les développements ultérieurs de 
la civilisation chrétienne, en même temps qu'elle 
répondait parfaitement aux besoins moraux du 
IV' siècle : elle contient en effet fort peu de rè- 
gles, mais beaucoup d'observations, beaucoup 
de principes généraux ; les règles ne font qu'en- 
traver l'orateur, elles disposent de lui; au con- 
traire, il dispose des principes, et en tire ce qu'il 
veut. 

Puisse mon but paraître assez sérieux et assez 
élevé pour qu'on me pardonne de n'avoir étudié 
dans saint Augustin que le rhéteur, de n'avoir 
considéré de ce beau et religieux génie que le 
côté qui peut sembler profane à ceux qui n'ont 
pas lu les traités dont je vais parler. Mais dans 
saint Augustin tout mène à Dieu, sa rhétorique 



XVI AVANT-PROPOS. 

comme sa métaphysique, comme sa morale : et 
de même que l'enthousiasme de Bossuet l'a pro- 
clamé le plus grand docteur de l'Eglise, ainsi 
notre admiation plus profane pourra saluer 
en lui le véritable fondateur de la rhétorique 
sacrée. 



CHAPITRE I 



DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

AVANT SAINT AUGUSTIN. 



CHAPITRE L 



DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

AVANT SAINT AUGUSTIN. 



Quand les apôtres allèrent porter aux hommes 
1a parole de leur maître, le monde romain croyait 
plus au pouvoir de l'éloquence qu'à celui de ses 
vieilles divinités : les rhéteurs seuls et les ar- 
tistes prolongeaient la frêle immortalité de ces 
dieux qu'une philosophie raisonneuse et sceptique 
avait attaqués depuis longtemps : les dieux de 
l'Olympe et leurs prêtres n'étaient donc pas les 
adversaires sérieux du nouveau culte ; c'était une 
philosophie indifférente en matière de religion; 
c'était une rhétorique essayant par le prestige 
des souvenirs qu'elle évoquait, surtout en Grèce, 
de défendre des dogmes impuissants contre les 
empiétements de la raison humaine. 



i DE LA miKTOlUQl'K CHRÉTIENNE 

Souvent, il est vrai, philosophes et rhéteurs 
faisaient cause commune contre le passé. Sénô- 
que, Plutarque et Lucien sont les illustres re- 
présentants de beaucoup d'âmes qui, sans être 
chrétiennes, voulaient autre chose que le poly- 
théisme, dans les deux premiers siècles de notre 
ère. Mais le christianisme savait bien que là 
même étaient ses implacables ennemis ; aussi 
voyez comme Origène prend au sérieux le rail- 
leur ami de Lucien , l'épicurien Celsus, qui, au 
nom de la philosophie, repoussait le nouveau 
dogme de toutes ses forces. Au beau langage des 
orateurs, aux savants raisonnements des philoso- 
phes, les apôtres ne pouvaient opposer ni l'élo- 
quence de leur parole, ni la subtilité des argu- 
ments; c'étaient des hommes sans lettres, et la 
foi qu'ils enseignaient ne se prouvait point par 
des paroles; un seul parti pouvait convenir à 
leur ignorante simplicité : c'était d'avouer leur 
faiblesse; ils la proclament, et elle deviendra 
leur force; grâce à elle, ils publieront hautement 
ces idées que la société ancienne devait trouver 
si étranges et si insensées; et comme à ce monde 
enchanté de ses jouissances et de ses voluptés ils 
avaient annoncé la pureté et la tristesse chré- 
tienne, à ces Grecs épris de leur éloquence et de 



AVANT SAINT AKHSTi.Y ., 

leurs rhéteurs ils déclarent que la volonté de 
celui qui les envoie est que leurs paroles ne soient 
pas moins rudes que leur doctrine paraît in- 
croyable. 

« Je suis venu vers vous 1 , disait saint Paul aux 
« Corinthiens, pour vous annoncer l'évangile de 
« Jésus-Christ*, je n'y suis pas venu avec les dis- 
« cours élevés d'une sagesse et d'une éloquence 
a humaine; je n'ai pas fait profession de savoir 
'< autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et 
« Jésus-Christ crucifié; je n'ai pas employé, en 
« vous parlant et en vous prêchant, les discours 
« persuasifs de la sagesse humaine , mais les 
« effets sensibles de l'esprit et de la vertu de 
« Dieu, afin que votre foi ne soit pas établie sur 
« la sagesse des hommes, mais sur la puissance 
« de Dieu.... Car Dieu, voyant que le monde ne 
« l'avait pas connu dans les ouvrages de la sa- 
« gesse divine, il lui a plu de sauver par la folie 
« de la prédication ceux qui croiraient en lui. » 

Aussi, quand ce mêmesaint Paul se présentait 
devant les Athéniens , leur parlant au nom du 
Dieu inconnu, les uns se moquèrent de lui, les 
autres dirent qu'ils F écouteraient une autre lois. 



XVI. 



G DE LA RHÉTCiMQUE CHHKTIKN.NK 

et il s'entendit appeler semeur de parole^. Mais 

la semence fructifiera, car l'esprit de Dieu était 

en lui ; et parmi ces âmes rebelles, sa parole toute 

simple et sans artifice saura pourtant trouver des 

chrétiens: « Paul, dit Bossuet 2 , montre la vérité 

« toute nue, sans fard, sans aucun de ces orne- 

« ments d'une sagesse mondaine : il la prêche 

« avec une éloquence qui tire sa force de sa sim- 

« plicité toute céleste; il la prêche du haut de 

« son indépendance avec un cœur de roi, avec 

« une grandeur d'àme royale. Et il triomphe, car 

« il a des moyens pour persuader que la Grèce 

« n'enseigne pas , et que Rome n'a pas appris. 

« Une puissance surnaturelle, qui se plaît àrele- 

« ver ce que les superbes méprisent, s'est répan- 

« due et mêlée dans l'auguste simplicité de ses 

« paroles. De là vient que nous admirons dans 

« ses épîtres une certaine vertu plus qu'humaine 

« qui persuade contre les règles , ou plutôt qui 

« ne persuade pas tant qu'elle captive les enten- 



1 Actes des Apôtres, XVII, 31. 

2 Le Panégyrique de saint Paul est peut-être un des morceaux 
les plus éloquents que Bossuet ait composés. A la suite de ce pre- 
mier panégyrique, il y a le précis d'un second discours sur le 
même sujet : et là encore les grands traits abondent; dans les 
deux morceaux, Bossuet développe les caractères particuliers à 
l'éloquence de l'apôtre. 



AVANT SAINT AUGUSTIN. 7 

u déments, qui ne flatte pas les oreilles, mais qui 
« porte ses coups au cœur. Et, continue Bossuet, 
« de même qu'on voit un grand fleuve qui retient 
« encore, coulant dans la plaine, cette force vio- 
« lente et impétueuse qu'il avoit acquise aux 
« montagnes d'où il tire son origine, ainsi cette 
« vertu céleste qui est contenue dans les écrits de 
« saint Paul, même dans cette implicite de style, 
« conserve toute la vigueur qu'il apporte du ciel 
« d'où elle descend » 

C'est bien de saint Paul qu'il s'agit : en lisant 
ces grandes appréciations, on croirait volontiers 
qu'il est question de Bossuet lui-même. Lui aussi, 
comme saint Paul, il fraya à l'éloquence des sen- 
tiers inconnus. Était-il donc dans la destinée du 
christianisme d'ouvrir en tout temps à l'élo- 
quence des grandes âmes de nouveaux horizons? 
Quoi qu'il en soit, dès qu'il paraît, la rhétorique, 
elle aussi, se rajeunit et se renouvelle. 

Celle d'autrefois s'adressait aux hommes puis- 
sants, aux riches, aux chefs de la cité; elle était 
toute politique. Celle des apôtres s'adresse aux 
faibles, aux esclaves, aux femmes, à tous ceux 
qui souffrent et qui sont humbles. La rhétorique 
ancienne était savante, chargée de principes, 
pleine d'artifices; celle de saint Paul a les. carat- 



8 DE LA RHKT0RIQUR CHRETIENNE 

téres opposés : pour ces âmes ardentes et simples, 
elle n'aura pas des raisonnements compliqués et 
difficiles; elle leur présentera le lait comme aux 
enfants. Elle ne prouvera plus, comme le vou- 
lait Àristote, elle affirmera, et le monde sera 
convaincu 

Prenons quelques exemples au hasard. 

Saint Paul veut démontrer aux Corinthiens 
la résurrection des morts; il ne le fait ni par la 
considération spéculative de la spiritualité de 
l'âme, ou de son immortalité, comme il le 
pouvait, ni par aucune autre preuve philosophi- 
que. 

« Vous aimez Jésus-Christ , leur dit-il , vous 
« croyez en lui ; on vous a dit qu'il est ressuscité ; 
« comment donc se trouve-t-il parmi vous des 
« personnes qui osent dire : les morts ne ressus- 
« citent pas? Si les morts ne ressuscitent pas, 
« Jésus-Christ n'est donc pas ressuscité; et dès- 
« lors notre prédication est vaine, et notre foi 
« aussi 1 . » 

Quelle logique nouvelle, queHe rhétorique 
plus audacieuse que celle des anciens, s'offre ici 
à nous? le raisonnement, c'est une aspiration du 

1 Saint Paul, I Connth. XV, 13, 14. 



AVANT SAINT AUGUSTIN. il 

cœur, c'est le vœu poétiquement exprimé parmi 
grand poète de nos jours : 

« J'aime, il faut que j'espère l , » 

Au fond, c'est toujours le vieux syllogisme 
d'Àristote qu'on retrouverait sous ce cri de l'âme ; 
mais la forme de ce raisonnement aurait sans 
doute fort surpris le philosophe grec. 

Cette méthode plus simple n'est pas moins 
pratique que celle des rhéteurs. Comme en der- 
nière analyse c'est toujours à des hommes que 
l'apôtre s'adresse, il faut bien qu'il les prenne par 
leurs passions. Voyez comme il fait la part du 
moi que le christianisme disciplinait, mais qu'il 
ne supprimait pas. Qu'il y a d'habileté dans cette 
considération, que la foi et la religion des fidèles 
deviennent vaines / aussi bien que leurs bonnes 
œuvres, s'il n'y a pas de résurrection ! ! 

Le procédé ordinaire de cette dialectique, c'est 
de parler au cœur par des exemples sensibles ; 
pour se mettre à la portée de tous, l'orateur ne 
craint pas de répéter sa pensée sous plusieurs 
formes; qu'on lise les discours adressés par sainf 

1 De tâmartine. Premières Méditations. lie PTmmortalité. 



H) DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

Paul au gouverneur Félix, au roi Agrippa, à l'a- 
réopage; qu'on rapproche de son langage l'accu- 
sation de Tertulle, que les Juifs firent parler 
contre lui, et qu'on juge les deux méthodes. 

Pour n'être pas systématique et savamment 
ordonnée comme celle des Grecs, la rhétorique 
des apôtres n'est pas moins complète : elle re- 
pose sur une psychologie tout aussi profonde. 
Mais elle n'a pas conscience d'elle-même, et c'est 
là son infériorité; l'art, chez saint Paul, n'est 
qu'un instinct heureux : c'est la marche natu- 
relle d'un grand esprit et d'un grand cœur. Si 
Ton n'y cherche que la beauté du génie, le tour 
des pensées, la vigueur des expressions, tout y 
est admirable, et c'est bien cette éloquence de 
saint Paul que Bossuet plaçait si haut tout-à- 
l'heure; mais il faut bien se garder d'y voir le 
produit d'un art consommé, d'une méthode posi- 
tive; c'est en vain qu'on y chercherait cet ordre, 
cet enchaînement rigoureux que réclame la phi- 
losophie de la parole. 

C'est pourtant ce que saint Jérôme y trouvait; 
là où Bossuet ne voit que de la simplicité, l'ana- 
chorète de Bethléem découvre une éloquence 
profonde , une rhétorique savante. Dans une 
lettre apologétique à Pammachus, où il défend 



AVANT SAINT AUGUSTIN. I 1 

les écrits qu'il avait composés contre l'hérétique 
Joviniamus, voici ce qu'il dit : 

«Je citerai l'apôtre Paul, car toutes les fois 
« que je le lis, je crois entendre, non pas des 
« paroles, mais des coups de tonnerre; lisez ses 
« épîtres, surtout celles aux Romains, aux Ga- 
« lates, aux Ephésiens, dans lesquelles il est tout 
« entier a la polémique. Vous verrez, dans les 
« témoignages qu'il emprunte à l'Ancien Testa- 
« ment, quelle habileté ! quelle prudence! quelle 
« finesse il met a déguiser le but qu'il se propose! 
« Certaines paroles ont un air simple et parais- 
« sent venir d'un homme sans malice et sans 
« culture, aussi inhabile à tendre des pièges qu'à 
« éviter ceux qu'on lui tend; mais où que vous 
«jetiez les yeux, vous apercevez la foudre; il 
« s'attache à son sujet, il s'empare de tout ce 
« qu'il aborde, tourne le dos pour vaincre, et fait 
« semblant de fuir pour tuer. » 

Que pensiez-AOus donc de Démosthène ou de 
Cicéron , que vous lisiez avec un plaisir si pro- 
fane, ô pieux solitaire? Quels éloges eussiez- 
vous donc trouvés pour cet art infini qui préside 
aux moindres détails de leurs savantes composi- 
tions? 

Mais tout cet art, toutes ces finesses, en quoi 



12 l)K LA MIKTOMyii; CHRETIENNE 

eussent-ils servi à l'apôtre? le christianisme nais- 
sant n'en avait pas besoin; il ne cherchait pas à 
convaincre l'esprit ; il imposait la foi et se con- 
tentait de toucher les âmes. Des procédés savants, 
qui introduisent la conviction dans l'esprit et non 
dans le cœur, lui étaient inutiles ; il ne les re- 
cherchait point, nous le savons positivement; car 
l'épître de saint Paul à Timothée nous montre 
quel était le rôle et le but de l'art de persua- 
der dans le nouveau dogme ; la méthode chré- 
tienne nous y est livrée dans sa simplicité primi- 
tive. 

L'apôtre prie Timothée de donner aux frères 
ses recommandations pour qu'ils n'enseignent 
pas des doctrines nouvelles; pour qu'ils ne s'a- 
musent pas à des fables et à des généalogies sans 
fin, qui servent plus à exciter des disputes qu'à 
fonder par la foi l'édifice de Dieu ; la fin des com- 
mandements, c'est la charité qui naît d'un coeur 
pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère; 
plusieurs, dit-il, se détournent de ce devoir, et 
s'égarent en de vains discours. 

Plus loin, en traçant le portrait de révoque 
chrétien, il se borne à demander qu'il soit capable 
d'instruire. 

Dans sa seconde épître au même, il revient 



AVANT SAINT AUGUSTIN. 13 

sur ces idées et y insiste : « Quant aux questions 
«proposées sans raison et sans sagesse, évitez- 
« les , sachant qu'elles sont une source de con- 
« testations ; il ne faut pas que le serviteur de 
« Dieu s'amuse à contester; il doit être modéré 
«envers tout le monde, capable d'instruire, et 
u patient; il doit reprendre avec douceur ceux 
« qui résistent à la vérité, dans l'espoir que Dieu 
« pourra leur donner un jour l'esprit de péni- 
« tence, pour le leur faire connaître. . i* 

Et plus loin: 

« Quant à vous , demeurez fermes dans les 
« choses que vous avez apprises et qui vous ont 
« été confiées, sachant de qui vous les tenez, et 
« considérant que vous avez été nourris dès votre 
« enfance dans les saintes lettres qui peuvent 
« vous instruire pour le salut de la foi qui est en 
« Jésus-Christ; toute écriture qui est inspirée de 
« Dieu est nécessaire pour instruire , pour re- 
« prendre et pour conduire à la piété et à la jus- 
« tice. Je vous conjure donc devant Dieu et dé- 
fi vant Jésus-Christ, qui jugera les vivants et les 
« morts dans son avènement glorieux et dans 
« l'établissement de son règne , d'annoncer la 
« parole de Dieu. Pressez les hommes à temps et 
« à contre-temps; reprenez, suppliez, menacez, 



M DE LA RHETORIQUE CHRETIENNE 

« sans vous lasser jamais de les tolérer et de les 
« instruire. » 

De tout ceci, on peut, je crois, aonclure légi- 
timement : 

1° Que la prédication devait être moins dog- 
matique encore que morale ; 

2° Qu'elle devait s'attacher aux saintes Écri- 
tures comme à une base inébranlable; 

3 " Que le pathétique en était le caractère prin- 
cipal. 

Quant à la manière dont ces vérités et ces dog- 
mes doivent être exprimés, l'apôtre ne s'en in- 
quiète pas : il laisse chacun suivre la méthode que 
Dieu ou son génie lui fournira; qu'on reprenne à 
temps ou à contre-temps, peu importe, pourvu 
que la parole de Dieu soit annoncée. Saint Paul 
avait avoué hautement qu'il ne connaissait pas 
les persuasions d'un langage habile: il n'en re- 
commande donc pas l'emploi. Mais il serait in- 
juste d'induire de son silence qu'il rejette l'é- 
loquence ou la rhétorique. Non, il ne les proscrit 
pas ; mais le temps n'était pas venu d'en dicter les 
leçons: ce sera l'œuvre d'Augustin. Avant d'arriver 
là, le christianisme a bien desépreuves à traverser; 
et, pendant la lutte qui le sépare du triomphe, il 
devra s'en tenir aux simples préceptes de l'apôtre. 



AVANT SAINT AHilSTIN K, 

Plusieurs raisons considérables peuvent expli- 
quer comment le dogme chrétien, tout en pro- 
duisant une éloquence neuve, fut si longtemps 
sans avoir une rhétorique originale. 

Il fallait, avant tout, donner à la foi du néo- 
phyte une base qui le rendît inébranlable aux 
coups de l'incrédulité philosophique dont était 
travaillé le monde romain. Cette base, c'était la 
suite des mystères racontés avec toute la simpli- 
cité possible et mis à la portée des esclaves et des 
femmes -, c'était surtout Jésus-Christ crucifié que 
les évoques mettaient sous les yeux des fidèles. 
Ces premières instructions étaient infiniment 
moins explicites que les catéchismes les plus élé- 
mentaires de nos jours. L'Église ne livrait pas 
ainsi son secret tout d'un coup. De là nécessai- 
rement quelque chose de dogmatique dans le ton ; 
de là aussi cette absence de raisons et d'explica- 
tions que rendent nécessaires les habitudes de 
l'esprit moderne. 

Que cette discrétion ait été le résultat d'une 
impuissance intellectuelle ou qu'elle ait été systé- 
matique, la religion y a certainement gagné ; 
c'est à cela surtout qu'elle doit ses rapides pro- 
grès; car, ainsi que l'a dit M. Yillemain, les po- 
pulations ne se passionnent que pour ce qui est 



Ifi l)K LA RHETORIQUE CHRÉTIENNE 

mystérieux : sans mystère, il n'y a pas d'enthou- 
siasme ; et si les premiers chrétiens n'avaient eu 
que la divine morale du Christ à renier devant les 
bourreaux des empereurs , la religion nouvelle 
aurait moins vite triomphé. Or, comme Arnaud 
l'a dit, comme le pensait aussi Boileau, Jésus- 
Christ crucifié ni les autres mystères ne compor- 
tent guère les beautés du langage. La rhétorique 
ne trouvait donc pas matière à se développer : 
elle ne travaille que sur les idées du sens com- 
mun, et le sens commun doit se taire devant les 
incompréhensibles mystères de la foi. Voilà une 
des raisons qui expliquent le mépris des premiers 
chrétiens pour un art qui leur était inutile. 

Enfin, qu'on se rappelle Tétat de crainte et de 
tremblement dans lequel vécurent les fidèles pri- 
mitifs, au milieu d'un siècle qui les raillait et les 
faisait mourir , sans cesse sous le coup des édits 
cruels qui les recherchaient, en présence des ju- 
ges qui les condamnaient sans les entendre, et 
l'on comprendra qu'avant de chercher l'art de 
bien parler, ils aient cherché à pouvoir parler 
sans mourir. Est-il besoin d'ajouter que l'élo- 
quence ne peut se rendre compte de ses succès, 
c'est-à-dire produire sa rhétorique, que quand 
elle s'est déployée dans une large carrière, sans 



AVANT SAINT AUGUSTIN. 17 

que rien entravât ses libres et tîères allures. Or, 
comment l'éloquence chrétienne aurait-elle pu 
se développer librement? Avant de mourir, les 
chrétiens n'avaient pas même le droit de se dé- 
fendre, ce droit qu'aucune législation n'a jamais 
refusé même aux plus grands coupables. Écou- 
tons Tertullien réclamant, au début de son Apo- 
logétique, ce droit de défense qu'on refusait à ses 
frères persécutés : « Si nous sommes les plus cri- 
« mi nels des hommes, pourquoi nous traitez- vous 
« autrement que nos semblables , que les autres 
« coupables? La même culpabilité devrait trou- 
« ver le même traitement ; tout ce qu'on dit de 
« nous, on le dit des autres ; et pourtant ils peu- 
« vent se défendre eux-mêmes, ou confier à un 
« avocat la défense de leurs droits; ils peuvent 
«répondre, discuter, car il est défendu de 
« condamner un accusé sans que sa défense ait 
« été entendue. Les chrétiens seuls n'ont pas 
« le droit de repousser les accusations, de défen- 
« dre la vérité, et d'éclairer la conscience des 
« juges : on n'attend d'eux que ce qui est indis- 
« pensable à la haine publique, l'aveu de leur 
« foi, et non l'examen de leurs torts. » 

Pour comprendre de pareilles iniquités, il faut 
se rappeler que le combat des deux religions n'a 



18 m; LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE. 

pas été tant le combat d'un système contre un 
système, que celui de la force contre le droit; 
toute la force était d'un côté, toute la justice de 
l'autre ; il n'y a pas eu de discussion dès le prin- 
cipe : le polythéisme en appela à la puissance» 
matérielle; le nouveau culte n'avait pas besoin 
de l'éloquence des hommes; cette première sève 
du christianisme, comme parle Bossuet, se suffit 
à elle-même ; car, au lieu des discours persuasifs, 
dont les apôtres n'avaient pas usé, ils avaient 
prouvé ce qu'ils avançaient par l'effusion du 
Saint-Esprit et par les miracles. En effet, quoi 
de plus éloquent, quoi de plus miraculeux que 
la vie des premiers apôtres, si ce n'est leur mort? 
Et quand les actions parlent si haut, quelle place 
est réservée à la parole? 

« Je crois volontiers les histoires dont les té- 
moins se font égorger » , dit Pascal ; tous ces mar- 
tyrs, toutes ces persécutions, enfin ces vertus 
prodigieuses qui, plus que tout le reste, distin- 
guaient les chrétiens; tout cela servait bien mieux 
le christianisme que n'auraient pu le faire les plus 
éloquents discours. 

Ces diverses raisons ont peut être assez complè- 
tement prouvé que l'Eglise naissante a pu se passer 
des leçons de l'éloquence, et négliger sans in- 



AVANT SAINT AUGUSTIN; 19 

convément les persuasions du langage humain 
en présence du paganisme. 

Maintenant, entrons plus profondément dans 
son histoire : voyons-la en face de ses disciples 
comme nous l'avons vue en face de ses persécu- 
teurs. 

Quel était le but de la prédication ? Saint Paul 
nous l'a montré. Il s'agissait d'exposer les mys- 
tères de la religion , et de maintenir les fidèles 
dans la pratique des vertus chrétiennes. 

En principe, je crois l'avoir déjà dit , l'expo- 
sition des mystères se prêtait peu aux développe- 
ments de la grande éloquence ; mais peut-être 
que, dans la prédication morale, elle pouvait se 
montrer avec toutes ses grandeurs. 

Pour nous faire une idée juste de la méthode 
suivie par les premiers Pères de l'Église dans 
leurs instructions, il faudrait avoir leurs caté- 
chèses. Elles étaient de deux sortes : les unes se 
faisaient dans un certain temps aux catéchumè- 
nes qu'on devait baptiser à Pâques; les autres, ap- 
pelées mystagogiques, se faisaient aux nouveaux 
baptisés durant l'Octave de cette grande fête 1 . 

Dans leurs catéchèses, les pères n'exagéraient 

1 Si l'on veut de plus amples détails sur cette matière , on 



20 DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

rien; au contraire, ils affectaient d'y faire voir 
la foi toute nue et dans sa plus grande simplicité. 
Aussi on y découvre toute la force de l'ancienne 
Église. 

Il n'en reste aujourd'hui qu'un fort petit nom- 
bre dans Saint-Cyrille de Jérusalem et dans Gré- 
goire de Nysse. La cause de cette perte, regret- 
table pour plus d'une raison, vient de ce que 
dans les trois premiers siècles , la plupart des 
Pères se contentaient de parler sans permettre 
qu'on copiât leurs discours. Ce ne fut que dans 
les siècles suivants qu'ils commencèrent à per- 
mettre aux compétents, c'est-a-dire aux catéchu- 
mènes qui demandaient le baptême, d'écrire ce 
qu'ils pouvaient retenir de leurs discours publics. 

Peut-être n'avons-nous que des résumés de 
leurs paroles dans le petit nombre des catéchèses 

pourra consulter avec fruit l'ouvrage de Bonaventure d'Argonne 
intitulé : Méthode pour lire utilement les Pères de l'Église, en 
quatre parties. Paris, in-42, 1G97. Les deux premières parties, 
qui sont aussi les plus remarquables, ont seules été composées 
par le sava.it Chartreux. Dans les deux dernières, il est aisé de 
reconnaître la manière de Port-Royal, où l'auteur avait de nom- 
breux amis. Aussi bien ce qui nous y frappe surtout, ce sont des 
allusions transparentes contre les jésuites, et des éloges fréquents 
à l'adresse d'Arnaud et de Pascal. 

Bonaventure d'Argonne, plus connu sous le nom de Vigneul- 
Marville, s'est fait un nom dans les lettres par ses Mélanges : Mé- 
langes d'histoire et de littérature, 3 vol. in-12, 1725. 



AVANT SAINT AUGUSTIN 2! 

<jui nous est parvenu, et il est malaisé de deviner 
quelle pouvait être l'éloquence des évoques dans 
leurs instructions, en voyant les formules sèches 
et arides dont elles sont remplies. Seulement il 
est démontré , pour un lecteur attentif, que les 
Pères mettaient toute la réserve possible dans 
l'exposé de la foi. 

Ils ne faisaient apprendre l'Oraison dominicale 
aux catéchumènes que peu de jours avant leur 
baptême ; et ni le Symbole des apôtres ni aucun 
autre ne leur était donné par écrit. Cette mé- 
fiance dura fort lougtemps, car Sozomêne, au 
cinquième siècle, rapporte que, s' étant proposé 
d'insérer dans son histoire de 1 Église le Symbole 
de Nieée, il en avait été détourné par des per- 
sonnes pieuses, qui lui avaient remontré que cette 
exposition de la foi catholique ne devait être lue 
que par les prêtres et par les fidèles. 

Les instructions se proportionnaient aux pro- 
grès et à la force des catéchumènes ; il y avait 
plusieurs degrés du catéchuménat. Origène, dans 
son troisième livre contre Celse, semble n'en re- 
connaître que deux. Des savants modernes en ont 
supposé trois, comptant pour premier degré le 
temps que les pasteurs donnaient à l'examen de 
ceux qui se présentaient pour être reçus au nom- 



2-2 DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

bre des catéchumènes. Ce temps était employé, 
selon saint Augustin, à sonder le cœur pour en 
ôter ce qui.empêchait de comprendre la foi chré- 
tienne. 

Le second degré ne comprenait que ceux qui, 
commençant à être instruits des choses de la 
religion, n'avaient pas encore reçu le symbole 
qui devait les purifier, c'est-à-dire les envoyer au 
baptême. 

Le troisième était composé de ceux qui, réso- 
lus à suivre en toute chose les prescriptions de 
l'Évangile, donnaient lieu de croire qu'ils per- 
sévéreraient dans la foi et dans la pratique chré- 
tienne : c'étaient les plus avancés 

Ce noviciat durait deux ou trois ans, quel- 
quefois plus. On y enseignait aux catéchumènes 
la morale chrétienne et les éléments de la foi. 
On n'expliquait les mystères qu'à ceux qui, aux 
premiers jours du carême, se faisaient enregis- 
trer pour être baptisés à Pâques; ceux-là seuls 
entendaient parler aussi des cérémonies du bap- 
tême : il y avait même des rituels qu'on leur fai- 
sait lire à cette occasion, et qu'ils transcrivaient 
pour les mieux graver clans leur mémoire. Cyrille 
en parle souvent dans ses catéchèses *. 

1 Les Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem, avec des notes 



AVANT SAINT AUGUSTIN. 

Les premiers jours, on entretenait les aspi- 
rants au baptême de la grâce de ce sacrement; 
on leur parlait aussi de la pénitence. Dans la suite, 
les principaux articles de la foi leur étaient ex- 
pliqués; mais ce n'était que plus tard qu'on leur 
faisait con naître l' esprit dm la doctrine chrétienne, 
et les conséquences qui se tirent du symbole pour 
les mystères de la Trinité et de l'Incarnation. 

Enfln, quand ils étaient sur le point de rece- 
voir, selon l'usage du temps, le baptême, la con- 
firmation et l'eucharistie, il leur était parlé a 
fond des sacrements et des dispositions néces- 
saires pour en approcher. 

Dans certaines homélies, dans celles qui n'é- 
taient prononcées que devant les initiés, les Pères 
parlaient en termes clairs des mystères; dans 
celles qui se débitaient devant tout le peuple, 
c'est-à-dire devant les tidèles et les païens 
mêlés, ils n'en parlaient qu'à mots couverts, avec 
beaucoup de retenue et de précaution. Eu géné- 
ral, ces homélies sont exclusivement morales, 
comme les instructions laites aux catéchumènes 
du premier degré \ La réserve allait si loin, que 

<•( des dissertations dogmatiques, par M J. GrancOlas, docteur en 
théologie de la Faculté de Paris. Paris, 171o. 

1 Les anciennes liturgies grecques et syriennes , celles de Ai 



ï\ DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

ceux-ci avaient leur messe particulière; elle dif- 
férait de la messe des fidèles en ce qu'elle s'arrê- 
tait au Credo. Le diacre alors faisait sortir les 
catéchumènes ; il leur était interdit d'assister à la 
célébration du sacrifice et d'en voiries cérémo- 
nies. Saint Chrysostome dit positivement: «Nous 
empêchons d'assister à nos mystères ceux qui ne 
sont pas initiés. » 11 n'y a rien de si commun dans 
saint Augustin, lorsqu'il veut discourir des mys- 
tères, que cette parole : « Les fidèles entendent 
bien ce que nous disons ; les initiés nous com- 
prennent» : et c'est pour cela qu'il appelle l'eu- 
charistie une manne cachée. 

Ces réticences systématiques, ces méfiances 
prudentes, ont dû singulièrement gêner l'élo- 
quence, et par suite la rhétorique. 

Enfin, même quand les catéchistes parlaient 
clairement, ils se bornaient le plus souvent à pa- 
raphraser les textes sacrés, ils retranchaient les 
questions incidentes, ne relevant que les difficul- 
tés qui naissaient des entrailles mêmes de leur 
sujet. 

méniens, des Égyptiens el des Mozarabes plus tard, ne disent pas 
que la prédication se fît pendant la messe. 

Pour plus de détails, on n'a qu'à consulter l'ouvrage intitulé : 
De la Liturgie sucrée, composé par Gilbert Grimaud, vu et approu- 
vé en Sorbonne par la Faculté de théologie. Lyon, 1666. 



AVANT SAINT AUGUSTIN. 25 

Si nous examinons l'esprit de ces instruc- 
tions lorsqu'elles s'adressaient aux nouveaux 
initiés durant les octaves de Pâques, que voyons- 
nous? Saint Cyrille, dans ses Catéchèses mysta- 
gogiques, leur faisait sentir vivement l'impor- 
tance des vœux qu'ils ont prononcés lors de leur 
baptême : il leur répète ce qu'il leur avait dit des 
sacrements, et en développe la doctrine et le sens 
mystique avec encore plus d'étendue qu'aupa- 
ravant. 

On le voit donc, il y avait pour l'enseignement 
de la foi une sorte de méthode traditionnelle; sa 
nature même excluait les ornements de l'élo- 
quence, et jusqu'ici les préceptes de saint Paul 
sont suivis à la lettre. 

Peut-être, dans les discussions contre les héré- 
tiques, les Pères déploieront-ils toute leur élo- 
quence, et pourrons-nous y surprendre une rhé 
torique générale et pour ainsi dire chrétienne. 

L'Eglise laissait les hérésies venir à elle, en 
ce sens qu'elle n'y répondait que lorsqu'elle se 
sentait sérieusement attaquée : alors seulement 
elle comptait avec elles. Plus l'erreur avait eu le 
temps de se développer, plus le triomphe était 
éclatant. C'est ainsi que les hérésies servirent le 
catholicisme, qui, grâce à elles, ne déploya toute 



36 l>K LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

sa force intérieure et ne porta tous ses fruits que 
successivement. « L'Église, comme dit Bossuel, 
« les a vues s'élever selon les prédictions de Jésus- 
« Christ, les a vues tomber toutes selon les mêmes 
« prédictions, quoique souvent soutenues par les 
« empereurs et par les rois. Ses véritables enfants 
« ont été reconnus par cette preuve; la vérité n'a 
« fait que se fortifier quand elle a été contestée, 
« et l'Eglise est demeurée inébranlable 1 . » 

Rappelons aussi que, dans 1 insurrection pri- 
mitive du christianisme contre le polythéisme, il 
y avait eu bien des points qui n'avaient été qu'af- 
firmés et non développés. Il ne faut pas juger de 
cette lutte par celle qui, plus tard, éclata entre 
les diverses sectes d'une même religion : c'était 
une dispute non d'opinion à opinion, mais d'un 
corps de religion contre un autre corps de reli- 
gion ; ce n'était pas un combat d'homme à homme, 
où chacun est obligé d'attaquer et de se défendre, 
mais d'armée contre armée, où la plupart demeu- 
rent sans rien faire : c'est-à-dire que. dans cette 
dispute, il y avait une infinité de questions qui 
furent étouffées, et dont on ne parle point; les 
païens se contentèrentd'attaquer la religion chré- 

1 liossuet, Distants sur l'histoire universelle, 2 r partie, eliap,.21; 



AVANT SAINT AUGUSTIN. 

tienne en gros, tachant d'en ébranler les fonde- 
ments, en faisant passer tous les dogmes chré- 
tiens pour des fables, tandis que les chrétiens, 
satisfaits de défendre les points attaqués, ne son- 
geaient pas à prévenir les objections. 

Aussi, quand le christianisme fut devenu reli- 
gion d'Etat, les hérésies se multiplièrent; mais 
le paganisme venait à peine de finir, son esprit 
vivait encore : c'était surtout de ce côté que du- 
rent se tourner les préoccupations de l'Eglise. 
Quand il lui fallait répondre à l'hérésie, elle se 
retranchait derrière ses conciles, se reposant sur 
la puissance collective de l'unité catholique; tou- 
jours sur la défensive, elle ne demandait pas à la 
rhétorique une éloquence savante et passionnée, 
dont elle ne faisait usage que dans quelques rares 
circonstances. 

Si nous avions le récit des luttes soutenues par 
les docteurs des trois premiers siècles contre les 
hérésiarques, peut-être notre opinion serait-elle 
modifiée; mais les décisions seules des conciles 
nous apprennent qu'il y eut des hérésies : nous 
n'en avons pas la polémique, comme nous avons 
celle de saint Athanase et de saint Augustin contre 
l'arianisme et le donatisme. Si pourtant il est 
légitime de conclure des controversistesque nous 



28 DE LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

avons à ceux qui les ont précédés,- on reconnaîtra, 
avec l'auteur de la Perpétuité de la foi, que, con- 
tre les hérésiarques, la dialectique des Pères s'ap- 
puie surtout sur le dogme; ils le pressent en 
tout sens, le retournent sous toutes ses formes; 
et, s'ils ont toute l'éloquence d'une foi opiniâtre, 
il n'en est pas moins presque impossible d'assi- 
gner une méthode certaine à des procédés qui 
variaient à l'infini, car il fallait parler différem- 
ment à chaque hérétique en particulier; et même 
cette diversité d'expressions a donné sujet à quel- 
ques modernes d'abandonner sur certaines ques- 
tions les Pères plus anciens que le concile de 
Nicée. 

« On peut croire, dit Arnaud, qu'il leur échap- 
« pait dans la chaleur de la dispute bien des 
« choses qu'ils auraient pu exprimer avec plus 
« de précision ; et souvent, dans le choix des 
« arguments, ils ont abandonné les plus solides 
« pour en prendre qui paraissent subtils : ils sont 
« trop pleins de leur sujet... Souvent ilss'échap- 
« pent comme des fleuves qui n'ont pas de lit 
« assuré, et qui débordent partout où ils trouvent 
« un penchant : les Pères grecs eux-mêmes ne 
« s'attachent point assez au choix des mots et des 
« termes, ni à la solidité des raisonnements. » 



AVANT SAINT AUGUSTIN. 29 

Ce défaut était moins celui des Pères que du 
génie grec, qui a toujours été subtil, même dans 
les beaux jours de l'éloquence antique. 

Mais je parle des Pères grecs qui les premiers 
montèrent sur la brèche pour défendre la foi; je 
leur demande une méthode : nous voilà bien loin 
de saint Paul. Le christianisme a déjà fait bien 
du chemin, il a conquis le monde ancien; et 
cette Athènes qui l'avait raillé est maintenant 
chrétienne autanl qu'Athènes pouvait l'être. 

Je ne transcrirai pas ici le vif et saisissant ta- 
bleau d'Athènes, tracé par l'illustre auteur de 
V Essai sur V éloquence chrétienne au quatrième 
siècle. Je désire pourtant qu'on se rappelle que 
le passé y était encore tout vivace à côté du pré- 
sent : l'esprit philosophique et l'esprit religieux 
s'y rencontraient et luttaient paisiblement. Si 
l'on voyait dans l'Académie saint Basile et Gré- 
goire de Nazianze, qui devaient remplacer les 
apôtres dans la prédication évangélique, non loin 
d'eux on pouvait rencontrer Julien, l'élève des 
rhéteurs, l'espoir du polythéisme rajeuni : car, 
pour garder quelque domination, le vieux dogme 
avait dû prendre le manteau de la philosophie; 
mais les deux esprits en se combattant s'étaient 
rapprochés, et en se rapprochant s'étaient 



30 DÉ LA RHÉTORIQUE CHRÉTIENNE 

fait des emprunts, des larcins, si l'on veut. 

Le platonisme, de sa lutte avec la religion 
chrétienne, rapportait une vigueur et une sève 
toute nouvelle : sa morale y deviendra spiritua- 
liste jusqu'au mysticisme. Le christianisme, de 
son côté, contracta certaines habitudes philoso- 
phiques : et bientôt l'esprit de méthode se mon- 
trera dans les traités de saint Basile, dans son 
Hcxaeméron, par exemple. 

Cette méthode était devenue nécessaire : il ne 
s'agissait plus seulement de surprendre, d'éton- 
ner la multitude par une foi ardente et capable 
de tout. Devenu religion d'Etat, le christianisme 
avait à défendre sa puissance contre des philo- 
sophes obstinés, auxquels il fallait donner des 
raisons; ou contre des hérétiques qui ne se re- 
connaissaient point volontiers coupables d'erreur 
ou de mensonge. Ce sera la tâche des grands 
docteurs de l'Eglise grecque. Dans leur com- 
merce avec la philosophie, ils avaient puisé la 
dialectique; celle-ci les conduisit à l'éloquence. 
Le fondateur de l'Académie, Platon, avait été le 
plus éloquent des orateurs, le plus habile des 
rhéteurs, et pourtant l'ennemi acharné de la rhé- 
torique. 

Les Pères grecs reprirent ses traditions. Était- 



AVANT SAINT AUGUSTIN 31 

ce la conséquence de leur admiration pour Pla- 
ton? était-ce une habitude prise par l'esprit 
chrétien depuis saint Paul, et passée à l'état de 
principe? Quoi qu'il en soit, tous affectent de 
dédaigner l'éloquence et la rhétorique : et ce- 
pendant on en sent l'influence à chaque instant 
dans leurs ouvrages. 

Saint Grégoire n'a pas un mot pour elles; 
saint Basile les place dans une énumération de 
vanités auxquelles le chrétien doit renoncer : 
« La jeunesse, dit-il, passe plus vite que les fleurs 
« du printemps, les richesses sont trompeuses, 
« la gloire est inconstante, et l'éloquence, pour 
« qui tous les hommes ont tant d'estime, n'est 
« qu'un amusement de l'oreille. » 

Saint Jean Chrysostome lui-même insulte pres- 
que à l'éloquence. Après avoir dit qu'elle est fille 
du travail et non de l'instinct, que le talent ora- 
toire est ce qu'il y a de plus rare au monde, il 
ajoute qu'elle ne convient ni au philosophe, ni 
au chrétien : « Elle est bonne tout au plus pour 
les jeunes gens 1 », dit-il; et il rappelle avec éloge 
les discours que Platon met contre elle dans la 
bouche de Socrate. La vraie éloquence, selon 

1 Saint Jean Chrysostome» lome l Édition de Montlaucon 



3â DE LA &HËTORIQUE CHRÉTIENNE 

lui, c'est la crainte de Dieu : l'éloquence pure- 
ment mondaine ne mérite que le mépris. Saint 
Ambroise, dans un Traité sur les devoirs du prê- 
tre, ne dit rien non plus de l'éloquence ni de la 
rhétorique qui conviennent au prédicateur. 

Ne semble-t-il pas cependant que le seul titre 
d'un ouvrage où Cicéron est imité à chaque in- 
stant aurait dû lui remettre en mémoire les gran- 
des questions qu'il négligeait? 

Nous touchons au siècle de saint Augustin. Le 
christianisme depuis longtemps a des orateurs; 
mais, fidèle à son esprit primitif, aux traditions 
du platonisme qu'il s'est assimilé, il semble mé- 
priser la rhétorique. On peut même craindre qu'il 
ne l'accepte jamais avec le cortège de ses arti- 
fices. Mais il faut que tout grand système reli- 
gieux ou politique produise sa rhétorique : le 
nouveau culte ne manquera pas à cette loi. L'É- 
glise d'Occident, avec son génie plus simple, 
plus pratique, et, s'il faut tout dire, plus juste 
que celui de l'Eglise grecque, aura l'honneur de 
compter parmi ses docteurs celui qui doit créer 
la rhétorique sacrée. 



CHAPITRE IL 



ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL 

DE L' AFRIQUE 

AU QUATRIÈME SIÈCLE 



CHAPITRE II 



ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

AU QUATRIÈME SIÈCLE. 



Avant d'exposer les doctrines oratoires de saint 
Augustin, il n'est pas inutile de montrer quelle 
était cette société africo-romaine sur laquelle le 
grand évêque devait les essayer. 

Un écrivain éminent a laissé quelques pages 
achevées, où il met sous nos yeux cette seconde 
Rome qui s'appelait Carthage ; il a peint à grands 
traits ce luxe imité, cette élégance copiée, qui 
n'étaient que les dehors de la civilisation et qui 
n'ôtaient aux Africains ni leurs instincts sauvages, 
ni leurs passions exaltées. 11 n'entrait pas dans 
son cadre de montrer les détails qui remplissent 
au quatrième siècle la vie de cette société singu- 
lière, aussi vieille, aussi corrompue que celle 



m ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFHIQUE 

dont elle n'était que le reflet. Je vais essayer de 
remplir le cadre tracé par l'auteur de Y Essai sur 
l'éloquence chrétienne au quatrième siècle. Nous 
comprendrons mieux comment le christianisme 
même, interprété et développé par Augustin, 
fut aussi impuissant a sauver les Romains d'A- 
frique que le génie des grands docteurs grecs et 
latins l'avait été à défendre ceux d'Europe. 

La Correspondance d'Augustin 1 nous fournira 
les principaux traits de cette courte esquisse ; à 
son défaut nous entendrons les terribles déposi- 
tions d'un autre contemporain, Salvien , l'élo- 
quent prêtre de Marseille. 

En Afrique, pas plus qu'en Europe, le pouvoir 
politique ne savait proléger les peuples contre la 
misère et coutre l'invasion. La grandeur morale 
ne lui manquait pas moins que la force ; aussi 



1 En parlant des Confessions de saint Augustin, M. Saint-Marc- 
Girardin remarque que les livres qu'on lisait le plus autrefois, 
sont ceux qui se lisent le moins aujourd'hui. Cette réflexion s'ap- 
plique aussi à la Correspondance de notre saint. La traduction 
qu'en donna Dubois fut imprimée six fois dans l'espace de cin- 
quante ans; et alors une nouvelle édition n'était pas une spécu- 
lation des libraires sur la crédulité d'un public naïf. Il est juste 
de dire (pie le jansénisme contribua beaucoup à ce succès. Aussi, 
dans toutes les vieilles bibliothèques de famille, on les retrouve 
à côté des Sermons de saint Augustin, paraphrasés par Arnaud, et 
des Confessions mises en français par Arnauld d'Andilly. 



\l QUATRIÈME SIÈCLE. 37 

l'opinion ne le respectait plus, et il se vengeait 
par la violence et l'illégalité, cette ressource de 
tous les gouvernements faibles. 

L'Afrique 1 était administrée par un comte 
délégué de l'empereur; presque toujours ce 
comte se révoltait, parce qu'il sentait bien que 
celui dont il était le mandataire n'avait ni le 
temps ni la force de le punir. C'est ainsi qu'en 
413, sous Honorius, le comte Héracben, l'assas- 
sin de Stilicon, osait attaquer Rome elle-même, 
parce qu'il avait une tlotte déplus de 3,000 vais- 
seaux; il fut défait en Italie par le comte Marin, 
et exécuté à Carthage, où il s'était enfui. Marin 
le remplaça, pour être supplanté lui aussi, un 
peu plus tard , par le comte Boniface, dont la 
révolte devait amener les Vandales en Afrique. 

Ces lieutenants de l'empereur, indépendants 
de lui en fait, sinon en droit, se sentant faibles 
dans un pays où ils n'étaient après tout que les 
agents d'une tyrannie exigeante et cupide , tâ- 
chaient de se faire craindre, ne pouvant se faire 
aimer; pour cela, ils se mettaient au-dessus de 
toutes les lois, et s'arrogeaient un pouvoir dis— 

1 Voir, pour bien connaître l'administration romaine en Afri- 
que, les études intéressantes que M. Saiut-Marc-Girardin a publiées 

sur ce sujet dans la licvue des beiu-Mondes. 



38 ÉTAT RiORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

crétionnaire ; les agents subalternes ne se fai- 
saient pas faute d'imiter des violences dont 
l'exemple leur venait d'en haut; aussi, quand il 
fallait retenir une autorité qui diminuait chaque 
jour et passait aux évoques, les coups d'État ne 
leur coûtaient guère, ils avaient alors des accès 
de despotisme qui surprennent dans une civilisa- 
tion aussi avancée que celle du quatrième siècle. 

En voici un trait remarquable. 

Le comte Marin, que j'ai nommé plus haut, 
vainqueur d'Hérachen, avait été charge de faire 
exécuter l'édit qui condamnait à mort tous les 
complices de l'ancien comte. Les donatistes allè- 
rent le trouver, et lui demandèrent, en la payant 
d'avance, à ce que dit Paul Orose 1 , la tète du 
tribun Marcellin. Ce tribun avait présidé avec 
fermeté la conférence solennelle où les donatistes 
avaient été condamnés; dès-lors il était devenu 
l'ami d'Augustin. Le comte accepte le marché, 
il s'engage à le faire mourir, comme partisan 
d'Héraclien 2 . Marcellin avait un frère nommé 
Apringius; ils sont arrêtés tous les deux, et jetés 
dans un cachot à Carthage. Le parti catholique, 



Paul Orose, lïv, VII, çhàp. XLII. 

Saint Augustin, lett CLI, édit. des Bénédictins. 



U QUATRIÈME SIÈCLE. 39 

dont Marcellin était le chef, s'émeut; les fidèles, 
se croyant tous menacés, se réfugient aux pieds 
des autels. Le comte Marin n'est point ébranlé 
par cette résistance de l'opinion. Les évoques ne 
voulaient pas s'adresser directement à lui, parce 
qu'ils savaient bien que ce serait en vain ; ou, 
peut-être, parce qu'ils ne voulaient pas s'humilier 
devant l'autorité temporelle. Ils parlèrent d'en 
appeler à l'empereur. Marin leur laissa croire que 
les deux prisonniers seraient respectés jusqu'à ce 
que la décision impériale fût connue. Un évêque 
partit pour l'Italie; tout-à-coup les catholiques 
apprennent avec stupeur que Marcellin et son 
frère ont été mis à mort. Le comte, craignant le 
résultat de l'intercession des évoques, les avait 
fait exécuter en secret. 

Un acte aussi scandaleux montre assez ce qu'é- 
tait alors le pouvoir politique, et quel cas l'auto- 
rité faisait de la justice et de l'opinion publique. 
Mais nous pouvons aussi juger par là combien 
les agents du pouvoir exécutif redoutaient l'in- 
fluence morale des évoques; ce n'était pas sans 
raison. Plus d'un passage des lettres de saint 
Augustin fait voir comment l'Église, en s'attri- 
buant le droit d'intercession en faveur des cou- 
pables, envahit à petit bruit les fonctions judi- 



40 ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DÉ L'AFMQtfE 

ciaires. Souvent aussi, disons-le, elles lui étaient 
dévolues par le consentement des fidèles. Le 
pouvoir temporel tâchait de résistera ces empié- 
tements, mais ses efforts étaient inutiles : nous 
avons à ce sujet les confidences naïves de saint 
Augustin lui-même. 

En 414, Macédonius, vicaire d'Afrique, lui 
écrivit une lettre que nous ne connaissons que 
par la réponse dont voici quelques extraits : 

« Vous demandez, dit saint Augustin, pourquoi 
« nous croyons si bien qu'il est de notre devoir 
« d'intercéder pour les criminels ; que nous 
« sommes blessés quand nous n'obtenons pas 
« leur grâce, comme si nos droits étaient mé- 
« connus. » 

Il est impossible d'articuler plus nettement ses 
prétentions ; mais l'évêque ne s'arrête pas là. 

« Vous dites, poursuit-il, que vous avez peine 
« à croire que la religion nous y autorise ; car, 
« selon vous, puisque Dieu défend si sévèrement 
« le péché qu'on n'est plus reçu à la pénitence 
« passé la première fois, ce n'est pas la religion 
« qui nous donne le droit d'exiger le pardon de 
« quelque crime que ce soit; vous allez plus 
« loin : vous dites que c'est approuver le crime 
« que de ne pas vouloir qu'on le punisse ; et si 



AL QUATRIÈME SIÈCLE il 

« ceux qui l'approuvent sont aussi coupables que 
« ceux qui les conseillent, on peut dire que nous 
« y participons toutes les fois que nous tâchons 
« de procurer l'impunité aux coupables. » 

L'auteur de ces puissantes objections était 
pourtant un chrétien pieux et docile, qui méritait 
que son illustre correspondant lui répondît en 
détail ainsi qu'il le fit. 

Augustin lui répond qu'il a vu dans sa lettre 
un souhait, un avis, mais non une décision ; nul 
doute pourtant qu'il n'ait parfaitement compris 
la mauvaise humeur qui perce sous les paroles 
du magistrat, lequel s'étonne des prétentions en- 
vahissantes des évoques. 

L'évêque soutient au nom de la philosophie et 
de la religion que la peine de mort n'est bonne 
ni pour la société qui l'inflige, ni pour le cou- 
pable qui en est frappé; elle ne laisse pas au cri- 
minel le temps de s'amender, car l'amendement 
n'a lieu que dans cette vie; et dans l'autre, cha- 
cun demeure chargé des iniquités qu'il remporte 
de celle-ci: c'est la charité des évoques qui les 
oblige à intercéder pour les criminels, dans la 
crainte, dit-il, que du supplice qui finit avec leur 
vie, ils ne tombent dans un supplice éternel. 

Les adversaires de la peine de mort n'ont rien 



të ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

trouvé de plus fort dans les temps modernes. 

De ce droit d'intercession à celui de rendre 
justice, il n'y avait qu'un pas; il fut franchi ; car 
il est bien constant que les évoques, au temps 
d'Augustin , jugeaient une foule d'affaires qui 
auraient dû ressortir des tribunaux; et ce n'est 
pas sans raison qu'Augustin disait dans une de ses 
lettres : « Les fidèles nous appellent les saints et 
« les serviteurs de Dieu , lorsqu'ils recourent à 
« nous pour faire juger leurs affaires temporelles 
« qui se débattent devant nous tous les jours. » 

Souvent, en effet, les pauvres devaient recou- 
rir à eux contre les exigences fiscales des admi- 
nistrateurs romains ou municipaux. Chaque fois 
qu'arrivait un délégué de l'empire, ou, ce qui 
correspond peut-être au titre de chargé d'af- 
faires, un épistolaire recommandé à quelque per- 
sonne marquante, c'était, dit énergiquement 
Salvien, la ruine du pauvre peuple; car il fallait 
des présents, et pour les faire, on levait de nou- 
velles taxes : les puissants votaient, les pauvres 
payaient. Pourtant alors la misère était bien 
grande dans l'empire : la gêue du fisc et la pé- 
nurie étaient telles que plusieurs villes avaient dû 
renoncer à leurs spectacles et à leur cirque; et 
cependant les plaisirs du théâtre paraissaient de- 



Al QUATRIÈME SIÈCLE. i3 

venus indispensables à ces populations qui avaient 
besoin de s'étourdir. Le mot de l'historien qui 
disait : le peuple Romain rit et meurt, n'était 
que trop vrai. Mais souvent la détresse l'empor- 
tait sur les habitudes le plus solidement enra- 
cinées. 

On conçoit que les évoques ont, plus d'une 
fois, dû intervenir entre le fisc et les pauvres 
contribuables; s'ils échouaient, l'Église ouvrait 
ses monastères pour recueillir les petits proprié- 
taires dépossédés, quand ils n'étaient pas allés, 
selon l'expression de Montesquieu -, demander 
asile aux Barbares contre les exactions des trai- 
tants, ou donner leur liberté au premier qui vou- 
lait la prendre; ou bien encore, elle usait pour 
eux de son droit d'asile. Un pareil rôle lui donnait 
nécessairement une influence considérable. 

Mais cette puissance morale ne tombait pas 
toujours entre des mains dignes d'en bien user. 
Alors déjà, pour quelques-uns, le sacerdoce était 
l'objet d'une convoitise toute mondaine, parce 
qu'il donnait l'autorité et le crédit. 

« 11 n'y. a rien de plus agréable, et surtout en 



1 Montesquieu, Grand, et Décad., XVIII. Voir Salvienet plusieurs 

lois <lu Code cl du Digeste. 



il ÉTAT MORAL Et INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

« ce temps-ci, écrivait Augustin, vers Tau 391, 
« en déclinant l'honneur de l'épiscopat, que les 
« dignités d'évôque, de prêtre et de diacre ; il n'y 
« a rien qui soit plus doux et plus aisé que d'en 
« remplir les fonctions , quand on le fait sans 
« conscience ou dans un esprit d'adulation. » 

Dans un ouvrage qui offre le tableau fidèle de 
l'état normal du christianisme à cette époque, 
dans son livre des mœurs de l'Église catholique, 
Augustin s'écrie avec douleur: « Je sais qu'il yen a 
beaucoup qui ont renoncé de vive voix au monde, 
et qui souhaitent néanmoins qu'on les charge de 
tout le faix des soins et des affaires du monde. » 

Souvent les clercs, si l'on en croit un autre 
témoin, vivaient de telle sorte qu'ils semblaient 
moins avoir fait pénitence de leurs crimes, que 
se repentir de leur pénitence elle-même. La foi 
ne calmait pas toujours les ardeurs de l'ambition, 
et plusieurs, dit Salvien, après avoir reçu le nom 
de pénitent, achetaient de hautes dignités qu'ils 
ne possédaient point avant leur conversion; ils 
voulaient à-la-fois êlre séculiers et clercs. 

La religion s'écartait déjà de ses voies primi- 
tives ; cela était nécessaire. A l'époque où nous 
sommes parvenus, le christianisme n'était plus 
seulement la réunion de quelques âmes d'élite, 



AL QUATRIÈME SIECLE. 48 

que le dégoût d'une religion sans morale et sans 
grandeur jetait dans la foi. A mesure qu'il s'éten- 
dait, sa pureté s'altérait comme un fleuve qui, 
en s' éloignant de sa source et en s'élargissant , 
entraîne dans son cours les débris des bords qu'il 
fertilise, les immondices des villes qu'il traverse. 
La régénération morale d'un monde ne pouvait 
d'ailleurs être l'œuvre ni d'un jour ni d'une an- 
née, ni même d'un siècle. Les idées, les habi- 
tudes du paganisme survivaient longtemps, dans 
le cœur des nouveaux convertis, à la cérémonie 
qui les faisait chrétiens. Le passé luttait avec 
l'avenir, et trop souvent il était le plus fort. 
L'esprit ancien vivait encore. Salvien écrit son 
livre du Gouvernement de Dieu, pour les chré- 
tiens qui conservent encore des restes de l'incré- 
dulité païenne, et qui préfèrent au dogme chré- 
tien, les opinions que des sages du paganisme, 
admis, peut-être, dit l'auteur, au nombre des élus, 
ont adoptées sur la Providence. Les institutions 
avaient été faites pour une autre société ; elles 
convenaient trop bien au caractère superstitieux 
et crédule des Romains, pour que le nouveau 
culte ne ressentît pas un peu leur influence 1 . 

1 Salvien, du Gouvernement de Dieu, passim. 



46 ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

Ainsi, au cinquième siècle , les consuls nourris- 
saient encore des poulets sacrés ; on tirait encore 
des augures du vol des oiseaux. 

Les Carthaginois, au quatrième siècle , ado- 
raient encore cette déesse Céleste qu'ils regar- 
daient comme le génie tutélaire de l'Afrique; 
Salvien dit que beaucoup de chrétiens lui of- 
fraient leurs hommages en sortant de l'église, ou 
même avant d'y aller. « En est-il qui ne se soit 
« pas présenté sur le seuil de la maison divine 
« respirant encore l'odeur des sacrifices impurs, 
« et qui ne soit pas monté à l'autel du Christ avec 
« l'infection des idoles? » 

Ainsi, on voyait encore toutes les superstitions 
que les César et les Cicéron trouvaient déjà fri- 
voles ou ridicules ; le nom du Christ avait rem- 
placé celui de Jupiter; c'était par le nouveau dieu 
que bien des convertis juraient naïvement d'en- 
lever à leurs ennemis leur bien, leur honneur ou 
leur vie. 

Partout où la misère ne s'y opposait pas, les 
combats de gladiateurs se continuaient sanglants 
et féroces comme au temps de Néron. J'ai déjà 
parlé de la passion des spectacles; saint Augustin 
la poursuit à outrance dans ses écrits et dans ses 
sermons. L'Afrique n'était pas le seul pays où le 



U QUATRIÈME SIÈCLE. 47 

christianisme fût impuissant à en triompher. 
Dans les Gaules, elle était plus vivaceque jamais; 
et ce que l'on ne croirait pas, si la sainte colère 
de Salvien ne l'attestait trop évidemment pour 
qu'on en pût douter, c'est qu'en 445, Trêves, 
prise et saccagée pour la quatrième fois, ne trou- 
vait rien autre chose k obtenir de la munificence 
impériale que le droit de rouvrir son théâtre et 
son cirque, afin de recommencer les-jeux inter- 
rompus par l'invasion. 

Les évoques se plaignaient que, les jours de 
spectacle, l'église restât déserte. « Nous laissons 
le Christ et l'autel, dit un témoin oculaire, pour 
repaître nos yeux adultères de l'aspect impur des 
honteux spectacles. » 

Malgré leurs éloquentes protestations, le peu- 
ple retournait toujours à son plaisir favori, et les 
Barbares eux-mêmes ne pouvaient l'en distraire. 
Les Vandales faisaient retentir leurs cris autour 
des murs de Carthage, et Carthage était réunie 
dans son cirque, assistant aux jeux. Ces fu- 
nestes traditions n'étaient pas les seules contre 
lesquelles l'Église eût à s'élever. Saint Augustin, 
dansson ïraitédes mœurs del'Église catholique l , 

1 Mœurs de l'Église catholique, ch. XXXIV, traduct. d'Ant. 
Arnaukl. OEuvres de Arnauld, tom. XI, édit. de Lausanne, 1778. 



18 ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

montre bien que, sous la nouvelle loi, les popu- 
lations n'étaient pas moins corrompues ni moins 
superstitieuses que sous l'empire des faux dieux. 

Écoutons ses tristes confidences : « Ne m'oh- 
« jectez pas, dit-il, les vices de ceux qui font pro- 
« Cession ouverte de la foi chrétienne et qui n'en 
« savent pas les obligations ou n'y satisfont pas; 
« n'alléguez pas les erreurs et les dérèglements 
« d'une multitude ignorante qui, dans la vraie 
« religion, ne cesse pas d'être superstitieuse, ou 
« qui s'est tellement plongée dans les voluptés, 
« qu'elle ne se souvient plus de tout ce qu'elle a 
« promis à Dieu. 

« Je sais qu'il y en a beaucoup qui adorent des 
« tombeaux et des peintures; d'autres boivent, 
« pour honorer les saints, jusqu'à l'ivresse la plus 
« complète. En donnant à manger aux morts, ils 
« s'ensevelissent eux-mêmes sur ceux qui sont 
« ensevelis, et ils croient que ces actions disso- 
« lues et honteuses sont des actes de religion ! 
« Ne vous étonnez pas, dans une si grande mul- 
« titude, de trouver des gens qui vivent mal. » 

Salvien va plus loin encore : il ne craint pas 
de déclarer que les Barbares hérétiques l'empor- 
tent en moralité et en pureté sur la plupart des 
chrétiens de l'empire romain. Cette idée remplit 



AL QUATRIÈME SIÈCLE. 49 

son livre du Gouvernement de Dieu ; elle en fait 
toute l'originalité. On doit la trouver d'autant 
plus remarquable, qu'un siècle après, en haine 
des Yisigoths ariens, la cour de Rome devait lan- 
cer sur la Gaule méridionale les bandes des guer- 
riers francks, et témoigner ainsi que l'idolâtrie 
lui faisait moins peur que l'hérésie. 

C'est qu'en effet celle-ci savait profiter de 
toutes les fautes du clergé catholique, et même 
de celles qu'il ne commettait pas. Elle attribuait 
au catholicisme tous ces désordres contre lesquels 
il ne pouvait rien ; et mille sectes tâchaient, par- 
ticulièrement en Afrique, de lui enlever l'empire 
de ces consciences mobiles et indécises. En pre- 
mier lieu venaient les manichéens ; c'étaient eux 
qui faisaient la plus rude concurrence- Dans les 
moindres bourgades, il y avait un docteur ma- 
nichéen, un évoque donatiste et un évêque ca- 
tholique. Remarquons en passant que les héré- 
sies les plus dissidentes avaient grand soin de 
copier, autant que possible, l'esprit et la hiérar- 
chie catholique. Julien lui-même, dans l'impuis- 
sante restauration qu'il rêva pour le paganisme, 
rendit un glorieux témoignage à la religion chré- 
tienne, en essayant de rapprocherf ancien dogme 
du nouveau culte : le caractère même de sa per- 



50 l/l Aï MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

sédition est un hommage à l'esprit chrétien, lou- 
tre toutes les sectes rivales, le donatisme et le 
manichéisme se distinguaient par une organisa- 
tion plus régulière et plus systématique; elles 
étaient aussi les plus puissantes; elles avaient 
même leurs temples, que les décrets des empe- 
reurs allaient bientôt rendre aux catholiques. Les 
manichéens n'étaient peut-être que des platoni- 
ciens qui exagéraient les doctrines du maître; 
leurs assemblées étaient calmes et paisibles, et 
rien ne s'y passait qui fût contraire aux lois et à 
l'ordre public. Lesdonatistes,au contraire, étaient 
des religionnaires exaltés et fanatiques. 

Je ne m'étendrai pas sur les origines de cette 
secte qui convenait si bien à la dureté exclusive 
et passionnée du génie africain. Aussi résista-t- 
elle longtemps aux édits, puis aux persécutions 
dirigées contre elle par ordre des empereurs 4 , 

1 Voyez, Code Théôdosïen, livre 3K, redit d'Union promulgué- 
en 407 par Honorais : 

Nemo maniehœum, nenio donatistàm, ([ni prcecipno, lit coni- 
perimus, t'urere non desinunt, in meinoriani revoeel.... Quod si 
quis andeat interdiclis illicilisque miseere, et praeteritorum innu- 
merabilium constitutorum, et legis nuper a nostrâ mansuetndine 
prolaUc, laqueos non évadai, <t si turbœ convencrinl, seditionis 
(oneilatos aenleos acrioris connnotionis non dubitet exserendos. 

Ce précédent esl du 12 février 405; il avait été fait à Ravennes 
sons le consulat fie Stilieon el d'Antliéinins. 



Al QUATRIÈME SIÈCLE. 51 

et qu'une haine aveugleattribua faussement, sous 
le nom de persécution macarienne.aux instances 
des évoques. 

Sous Julien, tous les hérétiques avaient obte- 
nu la liberté de conscience. Aussi, à l'époque où 
nous sommes, chacune des doctrines dissidentes 
avait reçu tous ses développements. Les dona- 
tistespassaient souvent de la théorie à la pratique, 
et alors ils se réunissaient aux circoncellions. 
Ceux-ci, sous le prétexte de la religion, prêtaient 
l'appui d'une cruauté sanguinaire à tout ce qui 
pouvait ruiner, en Afrique, la faible domination 
des empereurs. 

Mais à cette époque singulière, où l'on était fou 
de théologie, sans doute parce qu'elle entretenait 
de l'avenir ces âmes dégoûtées du présent, ce 
n'était pas l'hérésie qui faisait grand tort au ca- 
tholicisme. La vaine résistance de quelques phi- 
losophes qui le poursuivaient de leurs objections, 
comme si l'autorité morale et la force matérielle 
n'eussent pas été de son côté, ne devait pas non 
plus l'effrayer fort sérieusement. 

Ses vrais et redoutables ennemis, c'étaient les 
chrétiens qui exagéraient la piélé, et qui, au 
grand mécontentement des bons esprits, la sur- 
chargeaient de pratiques inutiles. 



;V2 KTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

L'indiscrétion d'un zèle qui ne pouvait que 
compromettre la foi excite souvent la colère de 
saint Augustin ; elle éclate en maints endroits de 
ses lettres. Ainsi il s'emporte contre une disser- 
tation qui lui venait de Rome 1 , et dans laquelle 
l'auteur voulait prouver qu'on était tenu de jeû- 
nerle samedi ; il rappelle ce fougueux catholique 
au bon sens, à la pratique reçue, et enfin à l'Évan- 
gile, qui recommande en toute chose l'esprit de 
paix et de simplicité. 

Ailleurs nous voyons qu'un fidèle, nommé 
Classicianus, encourait l'excommunication pour 
avoir arrêté dans l'église, en vertu de sa charge, 
un banqueroutier qui était allé y chercher asile. 
L'évoque alla plus loin : toute la famille de Clas- 
sicianus futenveloppée dans l'anathème qui l'avait 
frappé. La protestation énergique d'Augustin 
contre cet abus du pouvoir religieux lui fait hon- 
neur sans doute, mais il n'en demeure pas moins 
constant qu'alors déjà le clergé se plaçait au- 
dessus des lois; c'était les anéantir tout-à-fait 
dans un temps où elles n'étaient déjà que trop 
impuissantes au milieu de la désorganisation so- 
ciale. Ces excès blessaient l'autorité ; ils irritaient 

1 Lettre 36 e , à Casulaniis, prêtre, écrite vers l'an 390. 



\[ QUATRIÈME SIÈCLE. 53 

bien plus encore ceux qui en étaient victimes. 
Souvent il arriva que les nouveaux chrétiens re- 
noncèrent à leur foi, en haine du joug trop lourd 
que leur imposait l'Église, soit directement, soit 
par l'intermédiaire des femmes. Son esprit se 
faisait quelquefois sentir d'une manière fâcheuse 
dans les affaires de la famille. Les femmes exa- 
géraient le zèle de leur piété, et leur indiscrétion 
dégoûtait leurs maris ou leurs proches de la reli- 
gion qui les avait inspirées. 

Mainte fois Augustin dut intervenir dans des 
circonstances fort délicates. Voici un témoignage 
de cette ferveur emportée qu'il blâmait. 

Une certaine Ecdicia, a Pinsu de son mari, 
avait donné tout son bien aux pauvres et pris 
l'habit de veuve, quoiqu'elle vécût déjà en con- 
tinence, comme parle l'écrivain sacré. Augustin 
lui adresse de sévères reproches : sa lettre est une 
des plus curieuses de sa correspondance ; aucune 
ne montre mieux avec quelle réserve une piété 
intelligente accueillait le zèle des fidèles. 

Il réprimande Ecdicia d'avoir, par sa dévotion 
chagrine, forcé son mari à quitter sa maison : le 
parti de la continence entre personnes mariées, 
dit-il, ne se doit prendre que du consentement 
des deux , et il cite en entier les paroles de saint 



54 ÉTAT MORAL KT INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

Paul à ce sujet; il les commente en détail, et 
insiste avec une remarquable chasteté d'expres- 
sion sur la complaisance que les femmes doivent 
à leur mari. L'âge ne les en dispense point; il 
poursuit et déclare qu'elles ne peuvent disposer 
de rien sans le consentement de leur mari ; il va 
même jusqu'à justifier le mari d'Ecdicia d'avoir 
manqué à son vœu de continence, puisque sa 
femme lui avait prouvé qu'elle ne l'aimait point 
en donnant tout son bien \. 11 ne ménage pas les 
moines qui n'avaient pas peu contribué à cette 
spoliation, et termine en la conjurant, au nom 
de son enfant, de se réconcilier avec son mari, 
afin de le ramener par sa soumission et sa dou- 
ceur. 

J'ai insisté sur cette lettre de direction, qui 
nous montre le christianisme dans la famille. La 



I Saint Augustin ne semble pas avoir pour la vie monastique une 
admiration bien profonde. Son traité sur les occupations des moines 
nous semble en quelques endroits légèrement satirique. Dans une 
lettre à un évêque, il l'exhorte à ne pas permettre qu'un moine 
sorte du couvent pour devenir clerc. « Nous n'avons que trop de 
« peine, dit-il, à faire d'un très-bon moine un assez bon clerc. » 
Il est vrai de dire, qu'en général, c'étaient les moins édiliants 
qui étaient tentés de quitter le monastère pour arriver aux hon- 
neurs ecclésiastiques. 

II ne faut pas oublier non plus que le monastère était le refuge 
ouvert à tous les affranchis, à tous les pauvres, à tous les esclaves 
que leurs maîtres ne pouvaient nourrir. 



U 01 ATR1ÉME SIECLE. 

femme relevée, ennoblie dans la nouvelle reli- 
gion, la pratiquait volontiers par le cœur et par 
les œuvres; parfois même, nous l'avons vu, elle 
l'exagérait. 

Souvent le mari n'était chrétien que de nom, 
Son intérêt était-il froissé, son amour-propre 
humilié, il maudissait ce culte qui, selon lui, 
rendait sa femme altière, orgueilleuse, et qui. 
pour surcroît, imposait à son égoïsme des sacri- 
fices et des abnégations. Mais entre les mains de 
la mère, les enfants prenaient un autre esprit ; la 
pratique chrétienne leur était plus facile, et 
ainsi la religion triomphait dans les générations 
auxquelles appartenait l'avenir. 

Les lettres de saint Augustin et aussi celles de 
saint Jérôme nous montrent l'Église conviant les 
femmes à l'étude des livres sacrés. Le second, eu 
donnant à Laeta des conseils pour l'éducation de 
sa fille, veut que l'enfant, au lieu d'aimer les 
pierreries et les étoffes de soie, s'habitue aux 
saintes Écritures... Il lui trace même le plan d'un 
cours gradué de théologie; il adresse les mêmes 
conseils à Gaudentius pour sa fille Pacatula; 
dans l'éloge de Marcella, cette noble femme est 
louée pour le zèle incroyable avec lequel elle étu 
die les divines Écritures. 



56 ÉTAT MOHÂL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

Les femmes répondaient avec enthousiasme à 
cet appel des directeurs, et leur curiosité éveil- 
lée sur maints détails de pratique ou de dogme 
adressait aux évêques questions sur questions. 

Mais dans cet empressement naïf qu'on mettait 
de tous côtés à s'enquérir de la foi nouvelle, au- 
cun problème, si étrange fût-il, ne devait sur- 
prendre ou rebuter les docteurs de ce siècle 
subtil. 

Tout ce que nous avons dit plus haut prouve, 
il est vrai , que, pour beaucoup, cette curiosité 
était purement spéculative. Quand, par exemple, 
le comte Boniface demandait à Augustin une 
règle de conduite pour vivre chrétiennement, il 
n'est pas bien sûr qu'il prétendît suivre à la lettre 
les conseils du saint évêque; peut-être même 
beaucoup de ceux qui pleuraient aux sermons 
de saint Augustin, une fois hors de l'église et la 
surprise de l'émotion passée, n'en étaient pas 
meilleurs. Sans doute, Salvien ne doit pas être 
pris trop à la lettre quand il dit : « L'Église de 
«Dieu devrait apaiser Dieu; fait-elle autre 
« chose que de l'irriter? Excepté un très-petit 
« nombre d'âmes, la société chrétienne n'est 
« qu'une sentine de vices. Qu'y trouve-t on au- 
« jourd'hui, sinon des hommes de vin et de bonne 



AU QUATRIÈME SIÈCLE. 57 

« chère, des adultères etdesfornicateurs, des ra- 
« visseurs et des débauchés, des larrons et des 
« homicides ? » 

Je veux bien faire la part de la pieuse exagé- 
ration qui a dicté au prêtre de Marseille ces lignes 
accusatrices contre le clergé corrompu de son 
siècle ; cependant cette colère a des accents trop 
éloquents pour n'être pas inspirée par la vérité , 
quand il arrive à la peinture de cette corruption 
africaine, contre laquelle le christianisme semble 
être resté impuissant. 

Selon lui 4 , si les Vandales sont passés en Afri- 
que, ce n'est pas la sévérité de Dieu qu'il faut 
accuser, c'est la dépravation des Africains ; il 
appuie ce rigoureux jugement d'une formidable 
énumération des vices qui travaillaient l'Afrique 
et Carthage en particulier. Tantôt il dépeint cette 
puissante rivale de Rome comme une bacchante 
enivrée et chancelante; tantôt, au tableau de ses 
splendeurs, il oppose celui de ses vices et de ses 
turpitudes, et il termine en l'appelant la sentine 
de l'Orient, et en la maudissant. 

On le voit, c'est Juvénal en prose; il rappelle 



1 Sal vien, de Gubernatione Dei, livre III chapitre IX. Édition 
Baluze. Paris 1684. 



58 ETAT MOU Al. ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

les allures (Jéclatnatoires du grand satirique, et 
aussi ses libertés un peu cyniques. On cherche- 
rait en vain dans ses brûlantes invectives cette 
charité chrétienne qui répand un si grand char- 
me sur la parole des grands sermonnaires, ces 
censeurs naturels des infirmités de l'homme. 

Dans ses pages les plus passionnées, dans ses 
tableaux les plus énergiques, saint Augustin est 
mesuré ; la chasteté de l'expression voile ce qu'il 
il y a de trop humain dans la pensée : qu'on lise 
ses confessions, ses sermons, ce sentiment de la 
bienséance chrétienne se trouve partout. Est-ce 
à l'instinct du beau moral qu'il doit cette dignité, 
cette délicatesse exquise de langage? Est-ce h 
l'expérience du cœur mûri parle sentiment chré- 
tien? Peut-être la nudité des hyperboles du prê- 
tre de Marseille tient-elle à ce qu'il ne voyait la 
vie et les hommes que du fond de l'abbaye de 
Lérins, tandis que rien dans les choses humaines 
n'est étranger à l'évêque d'Hippone. Aussi, pour 
en revenir aux deux passages de Salvien qui 
m'ont amené à faire cette longue parenthèse, 
sans l'accuser de mensonge il ne faudrait pas 
toujours regarder son 'témoignage comme plus 
imposant que celui de saint Augustin, qui est 
bien plus discret et plus réservé. 



Al QUATRIÈME SIÈCLE ;><> 

Si tontes les dépositions de Salvien étaient au- 
thentiques, il y aurait lieu de nous demander 
comment la société chrétienne, en proie à la dé- 
pravation où il la représente , n'est pas morte 
avec l'empire romain, et comment elle a pu ar- 
river à une domination qui devait s'étendre bien- 
tôt sur l'univers entier. 

Le christianisme, sans doute, n'avait plus toute 
sa pureté native, mais il était encore bien jeune 
et bien puissant. Sa parole féconde avait encore 
bien du retentissement; pour s'en convaincre, 
on n'a qu'à jeter les yeux sur les ouvrages de 
saint Augustin et en particulier sur le recueil de 
ses sermons. 

Ce n'est pas sans dessein que j'en parle ici ; 
tout-à-1' heure je les opposais dans ma pensée au 
traité de Salvien, car il montre le génie chrétien 
dans toute sa beauté, dans toute sa vigueur pri- 
mitive. 

Les sermons de saint Augustin, qui remplis- 
sent tout le cinquième volume de l'édition des 
Bénédictins sont fort nombreux ; il n'y en a pas 
moins de 363, sans compter des traités qui ne 
sont évidemment que des sermons fort dévelop 
pés, tels que ceux sur la prise de Rome, sur l'u- 
tilité du jeune, sur la discipline chrétienne. On 



60 ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DK L'AFRIQUE 

pourrait encore y joindre ses commentaires sur 
les psaumes et sur les quatre évangélistes. Don- 
ner l'analyse d'un recueil si volumineux est chose 
impossible ici : d'ailleurs chacun peut aisément 
s'en faire une idée à-peu-près complète : ces 
homélies en général sont fort courtes, ce qui 
s'explique quand on sait qu'elles étaient écoutées 
debout. On peut donc en lire quelques unes dans 
le latin ; on les connaîtra presque toutes. 

Il serait à désirer qu'un écrivain habile fît con- 
naître l'esprit général qui les anime à ceux qu'ef- 
fraie l'immense recueil des Bénédictins, et re- 
nouvelât pour les sermons ce que des maîtres 
illustres ont fait pour les confessions. Le carac- 
tère général frapperait d'abord : c'est en appa- 
rence une paraphrase littérale de la Bible et de 
l'Évangile. A voir certaines explications subtiles 
et prétentieuses, on croirait entendre un gram- 
mairien qui interprète les saints livres; mais 
comme cette impression s'efface vite en présence 
de ces grands traits qui sentent la vie ! comme 
on se retrouve bien en plein quatrième siècle 
devant ces apostrophes rigoureuses aux héréti- 
ques! Ainsi plus tard, Bossuet, dans ses grands 
traités, les prendra en partie, mais non avec plus 
de vigueur. Ne croyez pas que le manichéisme 



\l QUATRIÈME SIÈCLE. 61 

intimidera Augustin plus que le donatisme : non, 
il avoue de bonne grâce qu'il a été manichéen, 
il n'en montre que plus de zèle pour ramener 
ceux qui s'égarent, comme lui-même s'est égaré» 

Dans saint Augustin bien plus que dans Bos- 
suet, on sent la charité chrétienne percer sous le 
controversiste ; mais aussi, il faut le dire, nous 
ne sortons guère de l'Église. Il est vrai qu'alors 
l'Église était à-peu-près le centre de la société. 
Ainsi beaucoup de sermons sont remplis du ta- 
bleau des désastres de Rome prise par les Vanda- 
les : ses censures amères s'adressent quelquefois 
à ces chrétiens indignes qui, malgré les misères 
du temps, étaient plus que jamais passionnés 
pour les spectacles impurs et les jeux sanglants. 

Mais il ne faudrait pas lui demander ces por- 
traits qui font connaître un siècle, non plus que 
ces peintures de mœurs qui se déroulent si com- 
plaisamment dans nos grands sermonnaires. C'est 
toujours Dieu qui parle chez saint Augustin. 

Même les sermons sur les fêtes des saints, qui 
semblent convier l'orateur à déployer son élo- 
quence, ne sont pour lui que le texte d'une série 
de réflexions pieuses : aussi peut-il faire jusqu'à 
six fois le panégyrique de saint Cyprien, le héros 
africain. 



<tt ÉTAT MOU Aï, ET INTELLECTUEL 1>K 1/AKKIQUE 

Chez rèvèque d'Hippone, les peintures mo- 
rales ne sont qu'indiquées : ici comme partout, la 
mesure dans l'abondance, voilà son caractère 
spécial. Aussi, pour trouver tout l'intérêt que 
renferment ces sermons, il faut souvent percer 
la réserve toute religieuse du langage : l'auteur 
reste dans la sérénité du dogme chrétien ; une 
sorte d'éloquence toute dogmatique est répandue 
également partout ; mais de temps en temps un 
grand trait, une réflexion profonde, une simpli- 
cité sublime, donnent un charme plus sensible et 
plus humain à ces beautés théologiques. 

Ces belles formes littéraires, qui rendent si at- 
tachantes les homélies de saint Jean Chrysosto- 
me, ont disparu : souvent la subtilité africaine se 
montre avec la barbarie prétentieuse d'un style 
ampoulé : ainsi, pendant tout un sermon, les dix 
commandements de Dieu sont comparés aux dix 
cordes de la lyre : mais alors même on sent un 
oubli si complet de lui-même, une candeur si 
chrétienne, qu'on oublie volontiers son mauvais 
langage africain, au premier grand trait qui se 
rencontre. Qu'on se représente par la prensée cet 
Augustin si profondément pénétré de son dogme, 
et le commentant dans une des basiliques de cette 
Carthage qu'a si durement flélriesSalvien.Quoi- 



\i QUATRIEME SIECLE. 6<i 

(jus; alors son langage soit plus paré que quand 
il s'adresse aux rudes mariniers d'Hipponé, on 
sentira bien qu'il ne s'agissait pas pour lui de 
charmer les oreilles de ceux qui l'écoutaient : 
les préoccupations de l'artiste l'inquiéteront peu 
en présence de ces foules aussi curieuses de la 
nouvelle doctrine qu'elles sont éloignées de son 
esprit : sa parole est avant tout sévère et forte. 

Pouvait-elle l'être jamais assez pour rendre 
quelque sève morale à ces âmes perdues? Aussi 
on sent qu'il fait bon marché des détails du style. 

Sans doute Carthage était une ville savante; 
elle avait ses écoles et ses officines de philoso- 
phie, comme parle Salvien. Mais il n'est pas in- 
juste de croire que la langue oratoire n'était pas 
tenue de s'y produire avec toutes les délicatesses, 
avec toute l'urbanité qui alors devenaient inuti- 
les même pour des oreilles italiennes. 

Ces qualités eussent été perdues pour des au- 
diteurs africains. Ou ne lisait plus Cicéron en 
Afrique à l'époque où nous sommes arrivés : on 
ne comprenait même plus ni ses idées ni sa lan- 
gue. Vers l'an 410 un certain Dioscore, frère de 
Zénobéus, grand fonctionnaire de l'empire, priait 
Augustin de lui expliquer plusieurs passages de 
Cicéron; l'évêque s'y refusa, alléguant que c'é- 



*(H ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

tait une occupation indigne d'un prêtre : d'ail- 
leurs ses travaux ne lui en laissaient pas le temps. 
Voici une des raisons qui l'empêchaient de ré- 
pondre à ses questions : « Vous allez en Orient, 
« et vous craignez d'y passer pour un ignorant : 
« mais comment y trouverez-vous des gens qui 
« vous questionnent sur ces matières, puisqu'à 
« Rome et à Carthage, où vous étiez venu pour 
« vous instruire, vous voyez qu'on les néglige si 
« fort que personne ne s'y applique? Dans toute 
« l'Afrique, loin de trouver personne qui vous 
« demande rien sur ce sujet, vous avez dû vous 
« adresser à un évêque pour vous en faire in- 
« slruire. » 

Une pareille insouciance pour les grands clas- 
siques produisait ses fruits naturels : la langue 
se chargeait de barbarismes, surtout en Afrique. 
Augustin disait : «Aujourd'hui il y a tant de bar- 
barismes 1 que le langage de Cicéron nous pa- 
raîtrait barbare.» Gela n'était que la vérité; mais 
il n'avait pas le droit de s'en plaindre, celui qui 
disait dans un des livres de la doctrine chrétien- 
ne 2 : « Souvent la façon de parler vulgaire est 



1 Livre de l'Ordre, chapitre 17. 

2 Doctrine chrétienne, livre 111. Chapitre III 



Al' QUATRIÈME SIÈCLE. 65 

« plus facile à entendre que le langage des lettres, 
« et j'aime mieux un barbarisme qu'une exprès- 
« sion plus latine, mais douteuse. » 

Cette façon de parler vulgaire que réclame 
saint Augustin, c'est tout simplement le droit de 
mêler au style des solécismes et des barbarismes, 
ou peut-être des locutions africaines, ce qui ne 
valait sans doute guère mieux. Chez nous aussi, 
l'illustre auteur des Essais, pour rendre sa pen- 
sée plus nette, acceptait les mots gascons s'ils se 
présentaient; mais cette théorie, admissible peut- 
être pour une langue jeune comme le français du 
seizième siècle, ne peut que hâter la décadence 
d'un idiome en pleine décomposition. 

Rien ne montre mieux l'état de la langue, en- 
vahie aussi bien que l'empire par l'Église et par 
les Barbares, que ces paroles échappées au plus 
grand écrivain latin du quatrième siècle. 

Pourtant il y avait comme autrefois des écoles 
et des rhéteurs ; mais dans ces écoles on disser- 
tait sur la dialectique ou sur les questions vagues 
et stériles de rhétorique. Les maîtres ne se dou- 
taient pas qu'en négligeant la forme, ils don- 
naient le coup de grâce à la rhétorique ; en re- 
gardant les fastidieuses matières qui faisaient 
l'objet de l'enseignement au quatrième siècle* 



6C> ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

on est tenté d'excuser les distractions bruyantes 
Je la jeunesse de Carthage. Il fallait que cette 
licence allât bien loin puisque Augustin 1 lut 
obligé d'abandonner sa chaire, et d'aller cher- 
cher à Rome des auditeurs moins turbulents. 

Puisque j'en suis arrivé aux rhéteurs et à la 
rhétorique, voyons donc comment elle était en- 
seignée. Cela nous amènera naturellement à 
parler d'une rhétorique assez médiocre attribuée 
à Augustin. Elle n'est certainement pas de lui, 
mais elle est de son temps ; et comme la princi- 
pale valeur des ouvrages apocryphes est de faire 
connaître l'esprit qu'une époque a porté dans 
telle ou telle branche d'études, cette rhétorique 
nous permettra d'apprécier l'enseignement des 
rhéteurs. 

Nous pourrons deviner quel a été celui d'Au- 
gustin avant que la foi, en échauffant son cœur, 
eût reculé l'horizon de son intelligence : nous 
comprendrons mieux la haute portée du traité 
sur l'Art de catéchiser les ignorants, le quatrième 
livre de la Doctrine chrétienne, et les progrès 
d'Augustin dès qu'il s'attacha à des questions 
plus vivantes que celles de l'École, et plus sérieu- 

1 Confessions, livre III. 



AU QUATRIÈME SIÈCLE. 67 

ses que le panégyrique d'un consul ou même 
d'un empereur. 

Saint Augustin 1 parle, dans son premier li- 
vre des Rétractations, de quelques ouvrages qu'il 
avait composés à Milan , avant de recevoir le 
baptême. Parmi des traités commencés et non 
finis, il y en avait un sur la rhétorique : en 426, 
il n'en avait plus d'exemplaires, mais je crois, 
dit-il, que d'autres les possèdent. 

Voilà sur quel fondement les critiques lui ont 
attribué les principes de rhétorique dont je vais 
parler. 

L'auteur 2 pose en principe que le devoir de 
l'orateur est de bien comprendre la question; il 
admet la vieille division de la rhétorique en trois 
parties ; selon lui la mémoire et la prononciation 
rentrent dans l'élocution. 

Le but de l'orateur est de persuader : il ne 
peut mettre en œuvre que les matières fournies 
par le sens commun ; ce qui est du ressort des 
sciences ou des arts lui est étranger; les affaires 
politiques, ces choses où tout le monde peut ju- 
ger, même sans avoir étudié, et sur lesquelles on 
aurait honte de rester court, voilà le cercle dans 

1 Rétractât., chap. VI. 

2 Principia Rhetorices, Appendix primi vol. Éd. Bened. 



68 ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

lc(juol l'orateur doit se renfermer soigneuse- 
ment. 

Les questions civiles (chap. III) se divisent en 
deux classes, les thèses et les hypothèses : l'hy- 
pothèse est moins générale que la thèse. A ces 
détails succède, dans les chapitres IV, V, VI, 
l'énumération des circonstances qui peuvent faire 
controverse : w3 sont d'abord les questions ra- 
tionnelles ; elles se présentent sous quatre for- 
mes aussi bien que les questions légales. Une série 
assez compliquée de divisions et de subdivisions 
ne permet pas de suivre facilement le plan de 
Fauteur : le VII e chapitre indique les différentes 
parties de la question ; le VIII e énumère toutes 
les formes que peut prendre la controverse. En- 
tin l'auteur donne la liste des figures qui y ont 
rapport, et il termine le IX e et dernier chapitre 
en tâchant de montrer qu'il est très-important 
pour l'orateur de les connaître toutes. 

En somme, cette rhétorique est plus que mé- 
diocre, dit Gibert dans ses Jugements des savants. 
En l'appréciant si sévèrement, il la rapproche 
peut-être des traités que Cicéron nous a laissés 
sur ce sujet. 

La Rhétorique à Heremius , qu'une critique 
savante et judicieuse a pour toujours rendue à 



Al QUATRIÈME S1KCLE. 69 

sou illustre auteur, le Traité de l'invention, qui 
n'est qu'une édition revue de la Rhétorique à 
HerenniuSy avaient vidé définitivement les ques- 
tions que l'auteur des Principes de la rhétorique 
a la prétention de résoudre. Instituer un paral- 
lèle entre ces ouvrages et celui qu'on attribue à 
saint Augustin serait chose inutile. Personne ne 
peut avoir de doute sur leur mérite respectif 
après le résumé que nous avons donné. Remar- 
quons cependant que, depuis Cicéron, la rhéto- 
rique des écoles n'avait pas fait un pas : ce sont 
toujours les mêmes questions, la méthode seule 
est changée. Tout semble rapetissé dans cet en- 
seignement : la grammaire a remplacé la dialec- 
tique, les petits détails ont succédé aux détails 
philosophiques. Cicéron ne s'était jamais ren- 
fermé exclusivement dans la rhétorique du genre 
judiciaire : son génie avait su se donner carrière, 
et la première rhétorique des Romains pouvait 
presque rivaliser avec le grand ouvrage d'Aris- 
tote, grâce aux vues étendues et aux aperçus 
nouveaux de son jeune auteur. Les Principes 
nous laissant toujours en présence des tribunaux, 
Cicéron avait éclairci par des exemples originaux 
tout ce qu'il y avait (/abstrait dans ces matières 
compliquées : ici rien de semblable. 



70 ÉTAT MORAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

Ces subdivisions, ces distinctions, ces catégo- 
ries, que Cicéron avait empruntées aux rhéteurs 
grecs, aboutissent chez lui à des conclusions pra- 
tiques : on sent la vie sous ces froides abstractions. 

Il n'est plus question que d'une sorte de vé- 
rité géométrique chez le rhéteur du quatrième 
siècle : c'est pour cela sans doute que ce cahier 
(car c'est bien véritablement un de ces cahiers 
tels qu'on les dictait chez les rhéteurs) est si in- 
complet; il n'y a pas un mot, pas une allusion 
sur les passions : cela se conçoit, elles étaient 
inutiles dans ces vaines déclamations qui survé- 
curent si longtemps à l'éloquence \ 

Mais il est peut-être injuste de rapprocher une 
production courte et incomplète, comme celle 
dont il s'agit, d'un ouvrage aussi considérable 
que la Rhétorique à Herennius. Cicéron l'avait 
pourtant jugée fort sévèrement, puisque c'est à 
propos d'elle qu'il regrettait que ses premiers 
essais, faibles ébauches tirées de ses cahiers de 
rhétorique, fussent sortis de ses mains dans son 
extrême jeunesse. 

Malgré cela, je ne comparerai pas les deux ou- 

1 Voir dans les notes du 1 er livre de V Invention, d'intéressants 
détails dans lesquels M. Leclerc apprécie les exercices oratoires aux- 
quels les Goths et lesVisigoths se livraient dans les écoles romaines 
Trad. de Cicéron, tome HT, page 167. 



Al QUATRIEME SIECLE 31 

vraies: niais qu'on rapproche les principes d'un 
livre élémentaire, d'un manuel par demandes et 
par réponses, composé par un père pour l'instruc- 
tion de son fils : il est vrai que c'est encore Cicé- 
ron qui en est l'auteur. Ce livre, peu connu à 
cause même de son titre savant (comme l'a fort 
bien remarqué un judicieux et habile traducteur), 
c'est le traité des partitions oratoires. 

Marmontel a pu dire justement que le plan de 
la Milonienne était tracé dans dix lignes de ce 
petit ouvrage, et que dans ce dialogue entre son 
fils et lui, Cicéron, en un quart-d'heure de lec- 
ture, nous apprend en théorie tout ce que lui- 
même savait dans l'art d'amener les esprits au 
but de la persuasion. Dans ce traité, il n'est aussi 
question que de l'éloquence judiciaire: mais il y 
a de Tordre, il y a un plan suivi, une analyse 
complète du sujet. Ce qui frappe surtout, c'est 
moins la profondeur des idées que l'excellence 
de la méthode. Cicéron est un philosophe qui ne 
s'occupe des mots que par rapport à la pensée : 
l'auteur des Principes n'est qu'un grammairieu. 
Aussi, voyez comme il s'empresse d'arriver à sa 
Théorie des figures. Il méritait donc bien (car il 
est temps de finir ce long rapprochement) la sé- 
vérité de Gibert. 



7-2 ETAT MOKAL ET INTELLECTUEL DE L'AFRIQUE 

Ce critique, disons-le, ne croit pas non plus 
que cette œuvre appartienne à saint Augustin; 
mais il ne donne pas les raisons de son opinion. 
Elles étaient pourtant faciles à trouver. 

D'abord, pour peu qu'on connaisse le style 
vigoureux et coloré d'Augustin, il est impossible 
de lui attribuer ce petit livre, écrit sèchement, 
et pourtant sans précision. Les habitudes analy- 
tiques qu'il révèle ne sont pas non plus celles de 
notre saint. 

L'auteur de ce traité est grand admirateur 
d'Hermagoras ; il le suit en tout, et le loue avec 
une complaisance marquée; il se dit élève de 
Démocrate. Tout cela indique une main étran- 
gère : jamais Augustin ne parle de ses maîtres 
ni de ses études. 

Quand il s'occupe de rhétorique, c'est Cicéron 
qu'il suit et qu'il vante exclusivement; et il n'est 
pas probable qu'il ait jamais eu beaucoup de goût 
pour les préceptes inutilement compliqués d'Her- 
magoras. 

A toutes ces suppositions littéraires, j'ajoute- 
rai des raisons plus positives : l'auteur cite en 
grec tous les termes de rhétorique qu'il définit; 
jamais Augustin ne suit cette méthode dans ses 
autres écrits : il savait fort peu de grec, puisqu'il 



Al QUATRIÈME SIÈCLE. 73 

ne l'apprit que très-tard, étant déjà évoque d'Hip- 
pone. Or, ce livre des Principes, s'il était d'Au- 
gustin, aurait été écrit vers 386, c'est-à-dire trois 
ou quatre ans avant qu'il n'apprît le grec. Enfin, 
dans ses Rétractations, Augustin dit positivement 
que ce traité était écrit en forme de dialogue, et 
qu'il se servait de la science pour élever l'homme 
vers son créateur. 

L'ouvrage apocryphe n'offre pas trace de dia- 
logue : tout y est présenté sous forme d'exposi- 
tion. On n'y trouve pas davantage d'intention 
morale ou religieuse. L'auteur ne s'est évidem- 
ment proposé autre chose que de discuter sur 
les finesses de la rhétorique et sur l'utilité des 
figures. Ainsi cette rhétorique n'est pas de saint 
Augustin ; elle ne peut être de lui. Il ne faudrait 
pourtant pas conclure de là que le grand docteur 
n'acceptât point la rhétorique telle que l'avait 
faite le génie des Grecs et des Romains. Augustin 
l'accepte tout entière ; il proclame sa moralité, 
et la défend contre un sophiste qui voulait l'in- 
terdire aux catholiques. Mais ces détails appar- 
tiennent à l'exposition des doctrines de saint 
Augustin sur l'art oratoire. Ils feront l'objet du 
chapitre suivant. 



CHAPITRE III 



AUGUSTIN DÉFEND LA RHÉTORIQUE 

ET L'ÉLOQUENCE 

CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESCONUIS. 



CHAPITRE III 



AUGUSTIN DÉFEND LA RHÉTORIQUE ET L'ÉLOQUENCE 

CONTRE LE GRAMMAIRIEN GRESGONIUS. 



Après le concile général tenu à Carthage, l'an 
405, et qui avait eu pour but de faire exécuter 
les constitutions d'Honorius contre les Donatistes, 
ceux-ci ne se tinrent pas encore pour battus ; ils 
protestèrent contre des ordonnances qui les for- 
çaient de rentrer dans le sein de l'Église catho- 
lique ? et appuyèrent leurs protestations de ré- 
voltes sanglantes. Comme toujours, lesCirconcel- 
lions y jouèrent un rôle actif; ils attendaient les 
prêtres catholiques, les meurtrissaient de coups, 
et leur brûlaient les yeux avec de la chaux dé- 
trempée dans du vinaigre. 

Le diocèse d'Hippone, plus que tout autre, fut 
exposé aux violences de ces brigands nomades- 



78 AUGUSTIN DÉFEND LA HHÉTOHIQUE ET L'ÉLOQUENCE 

Augustin fut obligé de recourir à l'autorité sécu- 
lière de Cécilien, gouverneur de Numidie, pour 
mettre les siens en sûreté. Mais en même temps, 
il demandait instamment une conférence théolo- 
gique avec les évoques donatistes. C'est dans ces 
circonstances qu'un grammairien du parti des 
schismatiques , Cresconius , adressa à Augustin 
une longue lettre où il défendait Petilianus, son 
évoque. Ce dernier, quelque temps auparavant, 
avait, dans un traité de controverse, entassé les 
injuries et les calomnies contre le fils de Monique; 
celui-ci lui envoya une réponse aussi accablante 
par la douceur et la modération qui y régnent, 
que par les raisons théologiques réunies contre 
l'hérésie. C'est là qu'il disait : «"Mes frères, aimez 
« les hommes, tuez les erreurs. Présumez de la 
« vérité sans orgueil , combattez pour elle sans 
« violence ; priez pour ceux que vous reprenez, 
« priez pour ceux que vous persuadez. » 

Cresconius pensa que Petilianus, d'un carac- 
tère fougueux et irascible, n'avait rien de ce 
qu'il fallait pour répondre à une lettre si chré- 
tienne et si contenue. Quoique simple laïque, il 
crut qu'il ferait mieux que son évoque. C'était 
une grande témérité à lui, peu instruit des choses 
de la religion, comme il le reconnaît lui-même, 



CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESCONIUS. 79 

daller s'attaquer à saint Augustin, surtout quand 
il loue la prudence de ses coreligionnaires, qui 
jugeaient plus à propos de répandre leurs idées 
dans le peuple , que de discuter avec les doc- 
teurs catholiques. C'était d'ailleurs un homme 
d'esprit; son début le prouve. Il prodiguait les 
éloges à l'éloquence d'Augustin; puis, comme s'il 
craignait qu'il n'en abusât pour persuader les 
simples, il accusait l'éloquence elle-même d'être 
une ouvrière d'erreur et de mensonge. Pour 
prouver son opinion, il citait l'Écriture et Pla- 
ton. Cette fois le vieux sophisme rajeuni ne pou- 
vait rencontrer des défenseurs plus considé- 
rables. 

Aussi Augustin commence sa réfutation par 
lui prouver qu'il cite à faux la Bible, et qu'il n'y 
a pas lieu de confondre le bavardage dont elle 
parle avec l'éloquence dont elle ne parle pas. 
« L'éloquence, dit-il 1 , est une faculté à l'aide de 
« laquelle nous développons, comme il convient, 
« nos pensées : il faut donc y recourir quand nos 
« pensées sont justes. Les hérétiques ne sont pas 
« dans le vrai; mais s'ils y étaient, ce serait un 
« bien qu'ils pussent s'exprimer éloquemment. 

1 Contre Cresconius, livre 1, 3. 



m AUGUSTIN DÉFEND LA RHÉTORIQUE ET L'ÉLOQUENCE 

«C'est en vain que vous accusez 1 éloquence; 
« faudrait-il, parce qu'il y a eu des hommes qui 
« ont pris les armes contre leur pays, qu'un sol- 
« dat refusât de s'armer pour la défense du sien? 
«C'est le sophisme et non l'éloquence qu'il faut 
«bannir. Yoilà ce que dit Platon, voilà ce que 
«saint Paul recommande à Timothée. Vous- 
« même, vous vantez le talent de Donat, de Par- 
« ménien, et de vos autres docteurs ; et vous qui 
« parlez, vous avez tâché d'accuser éloquemment 
« l'éloquence. » 

Tels sont pour ainsi dire les Prolégomènes de 
la rhétorique d'Augustin; plus tard nous le ver- 
rons encore revenir sur ces idées. 

La différence d'opinion qui se manifeste entre 
Platon et l'évêque catholique tient à plusieurs 
raisons graves quil importe de signaler. C'est 
toujours le vieux procès de la philosophie contre 
la rhétorique et le sens commun, dont elle n'est 
que le brillant écho : nous n'avons pas la préten- 
tion de vider cet antique débat ; mais voici notre 

avis. 

Quand Socrate, dans le Gorgias\ accepte ce 
qu'il appelle la vraie rhétorique, se proposant de 

1 Voyez le bel argument de M. Cousin au tome 3™ e de son Pla- 
ton, et aussi le Gorgias, passim. 



CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESGONIUS. 81 

l'employer à sauver quelques âmes et la sienne 
propre, après avoir proscrit celle qui selon lui 
est fausse et mensongère, celle qui n'est qu'une 
routine, je me rends difficilement compte de ce 
qu'il a voulu dire. 

Si l'éloquence n'est qu'une de nos facultés 
générales , dominant toutes les applications que 
nous en pouvons faire, si elle n'est autre chose que 
la raison se faisant entendre à l'homme, et met- 
tant dans son plus beau jour les idées qu'elle veut 
exprimer, si elle n'est qu'un instinct heureux; 
l'art qui développe cet instinct, la méthode qui 
nous aide à réveiller les sympathies cachées, mais 
puissantes de l'âme avec le beau , le vrai et le 
juste, la rhétorique enfin, puisqu'il faut l'appeler 
par son nom , ne sera pas plus immorale que la 
faculté qu'elle veut développer et perfectionner. 

Je vais plus loin : par cela seul que l'homme 
crée sa parole, il doit viser à l'éloquence ; expri- 
mer sa pensée, c'est réaliser l'idéal; dès-lors 
tout ce qui peut nous y aider est moral et légitime. 

Mais, dit Platon, la rhétorique est indifférente 
au vrai et au faux ; il n'y a pour elle ni vrai ni 
faux; elle est essentiellement un art de men- 
songe, puisque tout est mensonge, là où la vérité 
et le mensonge peuvent être arbitrairement em- 



«2 AUGUSTIN DÉFEND LA RHÉTORIQUE ET L'ÉLOQUENCE 

ployés; aussi ne s'adresse-t-elle qu'aux ignorants; 
et, pour mieux s'emparer d'eux, elle parle à leurs 
sens, à leur imagination, elle intéresse leurs pas- 
sions. 

Ces reproches sont injustes ; l'abus d'une 
bonne chose ne prouve rien contre elle. Parceque 
les Sophistes athéniens inspiraient à leurs conci- 
toyens la convoitise et la jalousie, sera-t-il inter- 
dit à Démosthône de ranimer chez ses auditeurs 
l'amour de la patrie et la haine de l'étranger? 

Oui, la rhétorique s'adresse à la foule et aux 
ignorants, mais c'est que ceux-là surtout ont 
besoin d'être éclairés; c'est pourquoi les idées 
du sens commun sont exclusivement son do- 
maine; sa gloire est de les éclaircir et de répandre 
sur elles toute la beauté dont elles sont capables. 

Oui, elle parle à la passion et à l'imagination ; 
mais c'est alors qu'elle mérite bien du genre hu- 
main : on ne peut pas couper l'homme en deux ; 
on ne peut pas, Dieu merci, séparer la raison 
qui voit le vrai, le beau et le juste, du cœur qui 
l'aime et s'y attache. 

Il ne faudrait pas conclure de tout ceci que la 
rhétorique avec le cortège de ses principes doive 
être mise en jeu toutes les fois qu'il s'agit de 
parler à 1 homme et de l'instruire. 



CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESC0N1US 83 

Il y a pour nous ici-bas deux sortes de vérités 
bien distinctes : l'ordre des vérités spéculatives, 
qui est celui de l'esprit ; la science est son but. 
Mais il y a aussi l'ordre des vérités morales qui ont 
été faites pour le cœur; celles-ci dominent toute no- 
tre vie. Le premier ordre de vérités, dit Pascal, va 
par principes à des conclusions certaines ; l'autre 
tend, par des sentiments ou des affections, à sa 
fin dernière. Le cœur ni la morale ne sont inté- 
ressés dans les sciences exactes ; on est tout au 
plus coupable d'ignorance si on y pèche. Dans 
l'autre, la volonté joue le principal rôle, et on 
l'intéresse en remuant les instincts et les senti- 
ments, qui sont comme le fond de notre nature 
morale. Sans doute, le cœur demande quelque- 
fois ses preuves, comme l'intelligence, ignoli 
nulla cupido; mais alors même les vérités qu'on 
démontre ne se proposent que pour être aimées. 
Les vérités purement spéculatives ont besoin 
d'une démonstration longue et difficile; celles- 
là n'en ont presque pas besoin. « On prouve bien 
« par principes qu'une chose est vraie, continue 
« Pascal ; mais, pour la faire aimer, il faut faire 
« sentir qu'elle est aimable. Il serait ridicule de 
« prouver méthodiquementqu'on doit nous aimer. 

« L'ordre du cœur n'entre point dans les scien- 



84 AUGUSTIN DÉFEND LA RHÉTORIQUE ET L'ÉLOQUENCE 

« ces, comme l'ordre des sciences n'a rien de 
« commun avec celui du cœur. Ce dernier est 
« celui qu'ont suivi saint Paul, saint Augustin, 
« l'auteur de l'Imitation ; ils avaient pour but, 
« non pas d'instruire l'esprit, mais d'échauffer le 
« cœur. » 

Cet ordre est celui de la nature, de la morale, 
de la société civile, et par conséquent de l'élo- 
quence, qui ne s'occupe qne de cequ'il faut faire ou 
éviter, aimer ou haïr dans la vie. Là, il fautavant 
tout émouvoir la sensibilité, la remuer par des 
exemples énergiques, c'est-à-dire frapper l'ima- 
gination avec le cœur. Toutes ces facultés de 
l'homme sont également nobles ; toutes viennent 
de Dieu ; et les idées senties par la sensibilité ou 
aperçues par l'imagination, n'ont pas, aux yeux 
d'une psychologie impartiale, une moindre valeur 
que celles données par la raison, 

Mais Platon ne reconnaissait guère dans 
l'homme que les facultés qui le mènent à la 
science , celles qui le mettent en possession de 
l'absolu; les autres lui paraissaient en tout point 
inférieures. S'adresser à elles, c'était flatter les 
parties basses de notre nature, et il comparait 
durement les arts qui en tiennent compte à l'art 
du cuisinier. 



CONTRE LE GRAMMAIRIEN CRESCON1US. 83 

Ajoutons que les scandales d'une cité où la 
rhétorique mettait trop souvent le pouvoir aux 
mains des plus indignes, ont dû augmenter en- 
core l'aversion qu'elle inspirait naturellement à 
l'élève de Socrate. 

Admirons donc saint Augustin pour avoir été 
plus impartial que Platon ; sachons-lui gré d'a- 
voir été assez fort pour résister à l'exemple qu'a- 
vait donné le plus beau génie de l'antiquité. Il 
fit plus : il résista presque à la tradition chré- 
tienne : car nous avons vu plus haut que le chris- 
tianisme avait jusqu'à cette époque méconnu la 
valeur de la rhétorique. 

Mais saint Augustin sentit aussi qu'une grande 
révolution morale doit en amener une dans l'art 
de persuader; car si les dogmes meurent d'une 
manière uniforme ; quand ils s'établissent, s'ils 
sont vraiment originaux, ils ont nécessairement 
leur méthode particulière. Augustin s'en était 
rendu compte ; il avait regardé, avec l'intelligence 
du génie, ce qui se passait tous les jours sous ses 
yeux. 

Nous allons apprendre de lui quelle était cette 
méthode : c'est l'objet du traité qu'il composa 
sur la manière de catéchiser, que nous allons 
analyser et apprécier dans le chapitre suivant. 



CHAPITRE IV 



EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 



L'ART DE CATÉCHISER. 



CHAPITRE IV 



EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 



SUR 
L'ART DE CATÉCHISER. 



Saint Augustin était l'oracle du monde chré- 
tien ; on s'adressait a lui de tous côtés pour 
avoir la solution des problèmes religieux les 
plus compliqués, les gens du monde et les phi- 
losophes, comme les religieux et les évoques 
eux-mêmes. Ainsi, plus tard, on verra l'Europe 
entière demander à Bossuet la solution de toutes 
les grandes questions religieuses qui ont agité le 
dix-septième siècle. 

Un diacre, nommé Deogratias, qui catéchisait 
à Carthage avec succès, lui écrivit pour lui con- 
fier les dégoûts qu'il ressentait dans cette rude 
mission d'apprendre la foi aux hommes. 

11 ne faudrait pas croire, sur la foi du titré j 



90 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITE 

qu'il s'agît seulement de faire le catéchisme 
aux enfants. Les catéchumènes étaient le plus 
souvent des hommes faits, qui, convertis a la 
nouvelle religion par des sentiments réels ou par 
leur intérêt, méritaient dans de longues épreuves 
un baptême que l'Église n'accordait alors qu'à 
des œuvres sérieuses ou a une foi bien prouvée. 

Nous avons vu plus haut qu'avec le baptême on 
recevait la communion et la confirmation. C'était 
donc une initiation complète au catholicisme : 
aussi, on l'attendait longtemps. 

Effectivement, la tâche du catéchiste était pé- 
nible, surtout à Carthage, au milieu de la pro- 
digieuse corruption que j'ai décrite. Devant de 
pareils auditeurs, le prêtre devait se sentir mal 
à l'aise pour développer les grands principes de 
la morale chrétienne. Que dire à des néophytes 
qui, avant d'entrer dans l'Eglise, avaient été sa- 
crifier à la déesse Céleste, ou peut-être écouter 
un évêque clonatiste? Que sera-ce s'il est vrai, 
comme le dit Salvien, que dans cette cité pré- 
occupée d'intérêts matériels, les serviteurs de 
Dieu ne pouvaient pas se montrer sans être ba- 
foués et outragés? 

Ajoutez à cela un détail puéril en apparence, 
mais qui cependant n'est pas sans valeur. En 



SUR L'ART DE CATECHISER. 91 

Afrique, les catéchumènes restaient debout de- 
vant le prêtre qui les instruisait. Les évêques 
d'Italie avaient senti que la fatigue résultant de 
cette situation gênante ferait tort à la doctrine 
et éloignerait des églises les populations indo- 
lentes et voluptueuses des grandes villes. 

Le traité sur l'art de catéchiser fut composé 
vers l'an 400. Augustin avait alors quarante-sept 
ans; il y avait quinze ans qu'il était converti ; de- 
puis cinq ans, il exerçait les fonctions épisco- 
pales. 11 avait donc toute l'expérience désirable 
en matière d'instruction religieuse ; aussi, trouve- 
t-on un bien vif intérêt dans les conseils adressés 
par le grand évêque au diacre de Carthage, sur- 
tout si l'on se rappelle qu'Augustin y résume 
l'esprit du christianisme dont il était le défen- 
seur et l'interprète le plus intelligent. 

On amenait h Deogratias des hommes auxquels 
il fallait apprendre les éléments de la foi ; et faute 
d'avoir une méthode sûre, il ne savait par où 
commencer ni par où finir. Souvent, enfin, sa 
parole le fatiguait lui-même; et il ne doutait pas 
que ses auditeurs n'en ressentissent un ennui 
préjudiciable à la foi. Voilà pourquoi il avait dû 
recourir à l'expérience de l'cvêque d'Hippone. 

Ce n'est pas seulement à titre d'ami, c'est au 



92 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

nom de la charité chrétienne qu'Augustin lui ré- 
pond : « Dieu, me défend de vous refuser, lui 
« dit-il; je dois embrasser avec joie toutes les 
« occasions que j'aurai d'aider mes frères par 
« mon travail. » 

C'est ainsi que chez les Pères de l'Église, l'es- 
prit religieux vient tout sanctifier, tout agrandir; 
les individus s'effacent, les questions particulières 
disparaissent pour devenir générales comme la 
vérité même, et, comme elle, répondre aux be- 
soins de toutes les âmes. Leur charité transforme 
tout. Voyez comme il combat les dégoûts et les 
découragements de son ami ! Le grand docteur 
ne conseillera pas, comme un maître vulgaire, 
de s'obstiner dans une lutte stérile ; en pareil cas, 
il y a quelque chose de plus noble que le triom- 
phe oratoire, c'est le renoncement volontaire 
au succès; quelque pénible qu'il soit, il ne doit 
rien coûter à notre amour propre, dès qu'il s'agit 
d'être utile. Lui aussi, Augustin, voudrait pour- 
suivre et atteindre l'idéal 1 : « A moi même, dit-il, 
« ma parole me déplaît; je suis avide d'un mieux 
« que mon esprit voit et auquel je ne puis arri- 



1 On trouvera un éloquent commentaire de ce premier chapitre 
dans quelques pages des Essais de Littérature et de Morale de 
M. Saint-Marc-Ghardin. 2 1 vol., édit. Charpentier, p. 2iiel 399. 



SUR L'ART DE CATECHISER. 9'd 

« ver; je m'afflige de sentir que nia langue ne 
<( suffît pas à mon cœur..... Mon idée brille de- 
« vaut moi comme un éclair; elle pénètre mon 
« intelligence d'une vive clarté; mais la parole 
« est lente et tardive. Quelle différence ! tandis 
« qu'elle se déroule péniblement, l'idée rapide et 
« vive est rentrée dans les profondeurs de l'es- 
« prit. » 

L'espritchrétien, avant toute pratique, luiavait 
appris à écarter les suggestions du moi littéraire. 
Comme toutes les petites arrière-pensées de l'ar- 
tiste semblent mesquines auprès de cette noble 
abnégation du chrétien, qui ne songe qu'à l'in- 
térêt des âmes ! Ce sacrifice ne devait pourtant 
pas lui paraître médiocrement pénible. Car Saint 
Augustin, lui aussi, est artiste, nous n'en pou- 
vons douter, en lisant ce vif tableau des tortures 
de l'homme qui cherche l'idéal sans y pouvoir at- 
teindre. 

Non, jamais notre esprit ne va jusqu'où il veut 
dans le vrai, et pourtant il va plus loin qu'il ne 
l'eût fait sans ces efforts ; dans l'art comme dans 
la morale, qui ne tend pas à l'impossible n'ac- 
complit pas même le nécessaire; mais ces efforts 
peuvent lasser la faiblesse humaine : en dés- 
espoir d'arriver il la perfection, peut être s'arrê- 



94 EXPOSITION E\ EXAMEN 1)1 TRAITÉ 

têra-l-elte court; et alors le remède serait pire 
que le mal. Ainsi, même au point de vue profane 
et littéraire, le conseil d'Augustin est bon. N'y 
a-t-il pas des esprits délicats et distingués que le 
sentiment même de la perfection jette dans un 
découragement stérile et dédaigneux? Sans doute 
ils étaient rares au temps d'Augustin; ils ne le 
sont peut-être pas moins de nos jours ; mais, 
enfin, il y en a. Or, à certaines époques, l'homme 
qui dans la mesure de son talent répand ce qu'il 
croit être la vérité, est supérieur à celui qui se 
tait et désespère de lui-même. Dans son intérêt 
même, l'esprit doit donc résistera ce désir infini de 
perfection qui est peut-être moins un besoin-de 
notre âme qu'une satisfaction donnée à notre or- 
gueil. Mais dans le prédicateur, ce sentiment de 
notre impuissance ôte à sa parole une partie de 
sa vigueur : qu'il le combatte de toutes ses forces, 
car souvent l'expression la plus simple et la plus 
naturelle suffit pour l'auditoire qu'on veut éclai- 
.rer. 

La difficulté n'est pas, comme le pense Deo- 
gratias, de proposer aux néophytes ce qu'il faut 
croire, ni de choisir entre tel ou tel ordre d'ex- 
position. Ce qui est malaisé, c'est d'arriver à ca- 
téchiser avec plaisir. F^urtant le prêtre qui in- 



SUR L'ART DE CATÉCHISER. 95 

si mit no sera goûté que s'il possède cette qualité 
ii un degré éminent. Un zèle ardent doit donc 
inspirer toutes ses paroles. Si Dieu aime qu'on 
fasse l'aumône matérielle avec plaisir, combien 
cela est-il plus vrai encore de l'aumône spiri- 
tuelle. 

Ainsi, à côté du mal, Augustin indique le re- 
mède; c'est à la charité, c'est à l'amour de sa- 
voir rappliquer. Vous voulez remuer le cœur, 
soyez ému vous-même ; et vous le serez, si vous 
aimez : dilige et die quod voles : dès que vous se- 
rez bien pénétré de l'importance de votre mis- 
sion, une sorte de joie chrétienne se répandra 
dans votre discours. 

Au dix-septième siècle, quand Labruyère com- 
mençait tristement son chapitre de la Chaire, 
en disant : «Le discours chrétien est devenu un 
« spectacle; cette tristesse évangélique, qui en 
« est l'âme, ne s'y remarque plus; » tout était 
bien changé. Le christianisme, après deux- siè- 
cles de discussions orageuses, sentait le besoin 
de montrer aux populations qu'il avait encore 
toutes ses splendeurs et toute sa beauté; il tâ- 
chait de dissimuler les atteintes prochaines de 
la caducité, et il emprunta à l'éloquence cet 
éclat un peu théâtral dont aiment à se parer 



96 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

les majestés mourantes. Mais en môme temps 
l'antique méthode d'enseignement religieux se 
perdit. Fénelon , comme l'auteur des Caractè- 
res, accuse les prédicateurs de supposer que les 
fidèles sont instruits de leur religion, et d'ap- 
préhender de leur faire des catéchismes. L'en- 
seignement religieux, en effet, devenait philoso- 
phique, controversiste ; il n'était plus historique: 
en renonçant à ce caractère, il se dénaturait et 
tendait à se confondre avec les objets de la spé- 
culation profane. Or, le sentiment de la lutte qui 
se manifeste entre la tradition chrétienne et l'es- 
prit philosophique, même aux plus beaux jours du 
dix-septième siècle, aurait dû répandre sur la pa- 
role des orateurs sacrés cette tristesse dont parle 
Labruyère; il semble qu'ils eussent dû craindre 
de n'être pas assez maîtres de la vérité pour l'im- 
poser à ces âmes que la curiosité envahissait ; mais 
cette impression ne se trouve guère que dans 
Bourdaloue et quelquefois dansBossuet. Les Mas- 
caron, les Fléchier ne semblent pas soupçonner 
cet esprit moderne qui va détruire la foi. Quand 
Massillon viendra le combattre, il sera trop tard : 
l'Église ne pourra plus en triompher. 

Labruyère était donc dans le vrai quand il re- 
prochait à l'enseignement sacré de n'être pas 



SUR L'ART DE CATÉCHISER. 97 

assez sérieux, et de se faire trop profane. Il ne 
l'était pas moins quand il ajoutait aux lignes que 
j'ai citées plus haut : « La parole sainte c'est une 
« sorte d'amusement entre mille autres ; c'est un 
«jeu où il y a de V émulation et des parieurs. » 
Les lettres de M" c de Sévigné ne le prouvent 
que trop. 

Le catéchiste du quatrième siècle n'avait pas les 
mêmes raisons pour rendre sa parole austère et 
sombre. Un large et bel avenir s'ouvrait devant le 
christianisme ; les mauvais jours du passé avaient 
fait place à la joie d'un triomphe éclatant et pres- 
que incontesté. La tristesse chrétienne d'ailleurs 
aurait rebuté ces esprits mal détachés des riantes 
images qui rendirent le polythéisme aimable jus- 
que dans sa vieillesse. Enfin, ceux qui allaient 
trouver le catéchiste étaient disposés à croire en 
lui. Être triste, douter du résultat, c'eût été com- 
promettre la foi du néophyte. Le prédicateur de- 
vait au contraire montrer, en le portant légère- 
ment, que le joug nouveau n'était pas trop lourd 
pour la faiblesse humaine. 

Le christianisme, au quatrième siècle était en- 
seigné plutôt comme une religion de faits domi- 
nés par certaines vérités, que comme un système 
ayant besoin d'une démonstration logique. Aussi, 



98 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITE 

Augustin insiste t-il sur la narration. 11 faut la 
commencer aux premiers mots de la Genèse, et 
la mener jusqu'aux temps présents. Le catéchiste 
a trop peu de temps pour n'en être pas avare. Il 
embrassera donc sommairement et d'une ma- 
nière générale toute la suite des faits, ne prenant 
que les choses les plus merveilleuses, celles que 
l'on entend avec le plus de plaisir et qui sont, 
pour ainsi dire, les bases de l'histoire religieuse : 
les faits que l'on voudra faire valoir seront isolés. 

Le catéchiste ne doit pas perdre de vue, dans 
cette exposition sommaire de la religion, qu'il 
veut développer la charité des néophytes : toutes 
ses paroles doivent tendre à montrer l'amour de 
Dieu pour l'homme, afin que l'auditeur éprouve 
le désir de lui rendre amour pour amour : il faut 
qu'en l'écoutant on croie, qu'en croyant on es- 
père, et qu'en espérant on aime. 

Est-ce un homme, est-ce Jésus-Christ lui- 
même, qui résume ainsi l'esprit du christia- 
nisme? Dans cette œuvre d'amour tout se suit; 
Dieu seul doit se montrer; il faut que le caté- 
chiste se fasse oublier pour ne penser qu'à ses 
auditeurs et à scïi Dieu. Augustin ajoute à ces 
grandes considérations les détails qui les com- 
plètent : aimer Dieu sans le craindre ne suffit 



SUR L'ART DE CATECHISER. 99 

pas : c'est au catéchiste à faire naître dans l'âme 
ces deux sentiments : plus on craindra Dieu, 
plus on voudra mériter son amour. Mais il en est 
qui se font chrétiens par intérêt ou par ambition: 
il ne faut pas les abandonner pour cela, car sou- 
vent la miséricorde de Dieu éclate par le mi- 
nistère du catéchiste : et, louché par sa parole, 
l'auditeur veut devenir réellement ce qu'il fei- 
gnait d'être. 

C'est ainsi qu'Augustin relève Deogratias à ses 
yeux, pour le sauver des dégoûts d'une pro- 
fession laborieuse et difficile. 

Les conseils qui suivent s'adressent exclusive- 
ment au diacre; il lui sera utile de connaître 
d'avance les dispositions du néophyte, les causes 
qui l'ont amené à la religion. Qu'on l'interroge 
lui-même au besoin pour tirer de ses réponses 
l'exorde du sermon. 

Que de soins, que de précautions pour abor- 
der cette âme malade ! L'Église adaptait son en- 
seignement aux besoins de chacun, donnant ie 
lait aux faibles, le pain aux forts. Est- il éton- 
nant qu'avec de pareilles armes, la foi catho- 
lique l'ait emporté et sur le paganisme, et sur 
toutes les hérésies ! 

Si le néophyte est venu dans un esprit ci 



100 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

feinte et pour obtenir des biens humains, il men- 
tira: son mensonge môme nous servira d'exorde; 
mais on se gardera de le réfuter. On prendra au 
sérieux ses paroles; ainsi peut-être souhaitera- 
t-il d'être réellement ce qu'il veut paraître. 

Que si c'est Dieu qui l'a décidé en l'avertis- 
sant ou en l'effrayant, la matière est riche pour 
le catéchiste qui peut parler des conseils de Dieu 
sur l'homme. Mais il faut éloigner la pensée des 
miracles et des songes, pour s'attacher aux Écri- 
tures. On habituera ainsi l'âme à espérer non 
plus des miracles visibles, mais les choses invi- 
sibles. 

On le voit, rien n'est donné au hasard; les 
circonstances les plus indifférentes deviennent 
précieuses pour Augustin, dès qu'il s'agit d'en- 
fanter la foi. 

Le fond de cet enseignement était l'histoire 
de la religion. Mais certaines idées générales 
peuvent la dominer : ainsi on peut commencer 
la narration en partant de cette idée que tout ce 
que Dieu a fait est bon : ces considérations per- 
mettent au catéchiste de ramener tous les faits 
à cette charité qui est la fin dernière de son dis- 
cours : elles l'empêchent aussi de se perdre dans 
ces explications subtiles, qui trop souvent ve- 



Sll{ L'ART DE CATÉCHISER, 101 

riaient se mêler h la parole sainte : les réflexions 
doivent s'y rencontrer comme l'or dans une pa- 
rure de diamants : on n'en met qu'autant qu'il en 
faut pour les unir entre eux, pas assez pour 
étouffer l'éclat des pierres précieuses. 

Après la narration, il faut parler de la résur- 
rection, réfuter les railleries des infidèles, pré- 
munir les faibles contre les tentations ou les 
scandales du dehors ou même de l'Église. C'est 
le lieu de rappeler brièvement les préceptes de 
la vie chrétienne; car il est à craindre que les 
hommes livrés au vin, à l'adultère, aux spec- 
tacles et à la superstition, ne séduisent un néo- 
phyte qui croit pouvoir les hanter impunément, 
quand il voit que beaucoup s'appellent chrétiens, 
qui n'en pratiquent point les devoirs. Le témoi- 
gnage de l'Écriture aidera à faire voir la fin 
destinée à ceux qui persévèrent dans cette voie. 

C'est toujours au nom de l'Écriture que le 
catéchiste doit parler : ce moi, que plus tard on 
proclamera haïssable, disparaît déjà : il n'y a 
d'intermédiaire entre Dieu et le néophyte, qu 
la bible et la foi du prêtre qui la commente. 
Aussi voit-on ces mots et ces tours revenir sans 
cesse : « celui qui nous écoute ou plutôt qui 
écoute Dieu par notre bouche. » 



le 



102 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

Tous les développements doivent être courts, 
surtout quand le catéchumène est un homme 
instruit : il est inutile de lui redire ce qu'il sait 
déjà. 

Ces réflexions pleines de sens, en nous faisant 
connaître la méthode d'Augustin, nous appren- 
nent aussi comment l'Église se recrutait encore 
à la fin du quatrième siècle. Bien des gens ins- 
truits, avant d'accepter le catholicisme, étu- 
diaient son esprit, l'appréciaient, et ne se déci- 
daient qu'après de mûres et sérieuses réflexions. 
De pareils prosélytes en attiraient d'autres; et 
l'Église ne manquait pas de les opposer soit aux 
philosophes, soit aux hérétiques. 

On peut voir comme Augustin, dans ses Con- 
fessions, parle avec éloge d'un illustre rhéteur 
de Rome, Victorius, qui se convertit dans sa 
vieillesse, et, sous Julien, renonça à sa chaire 
après avoir fait sa profession de foi devant Rome 
entière. 

Les précautions oratoires du catéchiste doivent 
redoubler pour ces précieuses conquêtes ; il faut 
que l'orgueil de l'intelligence s'incline devant la 
suite de l'Église catholique ; mais la simplicité 
et la charité doivent éclater dans la parole de 
celui qui instruit. 



SI n L'ART DE CATECHISER; t03 

D'autres néophytes venaient des écoles du 
grammairien ou du rhéteur; on ne pouvait les 
compter ni entre les ignorants, ni entre ces 
hommes instruits dont l'esprit était rompu aux 
grandes questions: on leur doit, dit saint Augus- 
tin, un enseignement de plus qu'aux simples, à 
ces hommes qui paraissent l'emporter sur les 
autres par le talentde la parole. Qu'ilsappren nent, 
en se revêtant de l'humilité chrétienne, à préfé- 
rer la chasteté du cœur à l'habileté de la langue. 

C'est ainsi que l'Église comprenait ce qu'elle 
devait à chacun; elle veut que les demi-savants 
renoncent à leur science : car chez eux l'orgueil 
de l'esprit serait une source éternelle d'idolâtrie 
ou d'hérésie. Bossuet, aussi, dans son Traité de 
la concupiscence, reprendra ces idées; il proscrira 
la poésie et les arts au nom de l'humilité; mais 
ce qui était une mesure de haute sagesse au 
quatrième siècle deviendra une rigueur anti- 
chrétienne contre les beaux esprits que l'illustre 
prêtre condamnait si durement. 

L'interprétation des saintes Écritures ouvrait, 
au temps d'Augustin, un libre champ au triomphe 
du sens privé ; les Pères eux-mêmes ne les com- 
mentent pas toujours assez simplement. Le grand 
esprit d'Augustin se perd dans des subtilités in- 



104- EXPOSITION ET EXAMEN \)V THAITK 

finies; on n'a qu'à ouvrir ses Éclaircissements sur 
les Psaumes et ses Sermons : sans doute il y ex- 
plique la lettre, et, disons-le hardiment, il y fait 
le mot à mot; mais, pour mieux en montrer 
l'esprit, il tombe dans des raffinements par trop 
mystiques. C'était une vieille habitude du chris- 
tianisme. Les Juifs, du temps de Jésus-Christ, 
étaient devenus fertiles en sens mystérieux et 
allégoriques, dit Fénelon. Les Thérapeutes, dans 
lesquels Eusèbe voit les premiers chrétiens, 
étaient fort adonnés à ces explications de l'Ecri- 
ture. Ils étaient fort nombreux à Alexandrie. C'est 
là que les allégories ont commencé à se répandre 
jusque chez les docteurs chrétiens de l'Occident. 
Origène est le premier des Pères qui se soit 
écarté de la lettre, et il poussa jusqu'à l'excès ce 
goût de l'allégorie. On sait les reproches que lui 
adressait saint Jérôme à ce sujet. 

Peut-être, dans son intérêt, l'Église n'aurait- 
elle pas dû permettre à tous les catéchistes ces 
développements où ils pouvaient se perdre et 
égarer avec eux des néophytes accoutumés aux 
imaginations bizarres de cette époque. Mais qu'on 
ne l'oublie pas, dans une civilisation mourante, 
la subtilité est une qualité. Elle cherche le neuf 
quand tout est vieux et usé. L'Église, pour do- 



SUR L'ART DE CATECHISER. 103 

miner le siècle, dut donc accepter un travers 
qu'elle ne pouvait combattre avec succès. 

Mais la foi seule et la piété avaient le droit 
d'interpréter les livres sacrés; il était interdit à 
l'orgueil de pénétrer les saintes obscurités ; les 
savants doivent recevoir la leçon des ignorants et 
des simples; ceux-là surtout apprendront que les 
pensées l'emportent autant sur les mots que 
l'âme sur le corps. Peu-à peu ils aimeront mieux 
les sermons vrais que les sermons bien tournés, 
de même que chez un ami on préfère la prudence 
h la beauté : ce n'est point la parole qui arrive 
aux oreilles de Dieu ; c'est le sentiment du cœur. 
Bientôt les barbarismes ou les solécismes des 
ministres de Dieu n'exciteront plus leur dédai- 
gneuse raillerie. 

Cela n'arrivait que trop souvent; plus d'une 
fois les populations choisirent quelque riche 
étranger qui, en devenant évoque, donnait son 
bien aux pauvres de l'église qu'il gouvernait. 
Ainsi, Valère, le prédécesseur d'Augustin, était 
Grec; il ne savait ni le punique, ni peut-être le 
latin. Ainsi, un certain Pinianus, venu d'Italie 
pour visiter Augustin, se vit ordonner prêtre 
malgré lui, en dépit des protestations énergiques 
de sa famille. Mais la populace d'Hippone voulait 



KKi EXPOSITION ET KXAMEN DU TRAITÉ 

avoir ses richesses, qui étaient considérables. 
Évidemment un clergé ainsi recruté ne pouvait 
pas toujours satisfaire à toutes les conditions ora- 
toires que pouvaient exiger du catéchiste les 
élèves des rhéteurs. 

Souvent ces prêtres improvisés ne compre- 
naient pas les mots qu'ils prononçaient, ou bien 
ils les plaçaient mal à propos. Sans doute, dit 
Augustin, il faut que ces abus soient redressés 
pour que le peuple dise Amen seulement quand 
il comprend bien : mais il faut les tolérer dans 
ceux qui ont appris que l'on parle bien au Forum 
avec des mots harmonieux, à l'Église avec des 
prières ferventes. Pour les sacrements, il suffit 
aux plus habiles d'en connaître le sens; mais 
avec ceux dont l'esprit est plus lent, il faut em- 
ployer plus de paroles, plus de comparaisons, 
afin qu'ils ne méprisent pas ce qu'ils voient. 

Le fond de cette méthode est bien clair; elle 
consiste à proportionner l'instruction aux intel- 
ligences, à commenter l'histoire de la religion 
dans un langage humble pour les ignorants, 
savant pour les forts, simple pour tous. 

Mais pour l'appliquer, il ne faut pas que le 
catéchiste sente ces dégoûts qui énervent l'élo- 
quence môme la plus souple; il lui faut avant 



SUR L'ART DE CATÉCHISER. 107 

tout cette joie intérieure, cette verve de convic- 
tion que saint Augustin demandait tout-à l'heure. 

Le détail des moyens qu'il y a de guérir les 
dégoûts et la paresse de l'âme va remplir la se- 
conde partie de ce Traité. Elle est sans contredit 
plus précieuse que la première, car elle montre 
a nu l'âme d'Augustin, et nous donne le secret 
de cette puissante parole, qui n'est pas encore 
froide même pour nous. 

Je n'aurai guère qu'à exposer sans commen- 
ter ; la tendresse d'âme et la charité du cœur se 
sentent et ne se prouvent pas. 

Augustin, pour être plus précis, revient sur 
ses pas, et il énumère un à un les motifs des 
découragements que peut sentir le catéchiste. 

Ou bien il reste en deçà de l'idéal qu'il a de- 
vant l'esprit, et ne peut égaler sa parole à sa 
pensée : et alors il aimerait mieux lire ou écouter 
des idées bien rendues que de se livrer à une 
improvisation hasardeuse ; ou bien il s'ennuie de 
revenir tous les jours sur les mêmes idées, parce- 
qu'un esprit déjà formé ne marche plus avec 
plaisir au milieu des idées trop élémen- 
taires, trop enfantines. Souvent enfin , c'est 
l'immobilité du catéchumène qui rebute celui 
qui l'instruit: rien ne le touche; il ne semble 



108 EXPOSITION ET EXAMEN W TRAITÉ 

ni comprendre ni goûler ce qu'on lui dit : ce n'est 
pas alors la vanité du catéchiste qui souffre; 
mais ce qu'il dit vient de Dieu : plus il aime ses 
frères, plus il désire qu'il en profite; s'il ne réussit 
pas, il s'attriste et son cœur se brise. 

Ajoutez à tout cela que souvent la tâche in- 
grate et pénible du catéchiste s'impose à lui dans 
des moments inopportuns. 

Il paraît d'après cette réflexion que, dans Tau 
cienne Église, le diacre chargé d'instruire se te- 
nait à la disposition de ceux qui réclamaient sa 
parole. Fonction touchante et qui suppose chez 
celui qui en était revêtu un zèle de tous les in- 
stants. Il n'y a dans nos temps que le curé de 
campagne, tel que l'a rêvé un grand poëte, chez 
qui Ton pourrait trouver cette ardeur apostolique 
pour des intérêts qui ne sont pas de ce monde. 

Mais, malgré le dévouement qui devait faire 
le fond d'un tel ministère, ainsi pris à l'impro- 
viste, le catéchiste arrivait l'esprit en désordre 
pour remplir un devoir qui demande avant tout 
le calme. 

Une autre fois un scandale afflige l'Église; on 
le sent vivement, et pourtant il faut catéchiser 
sur-le-champ. La parole ne se ressenti ra-t-el le 
pas de cette triste disposition ? 



SUR L'ART 1>K CATÉCHISER 10!) 

Disons-le on passant, rien do plus délicat, de 
plus élevé que cette idée. L'âme d'Augustin seule 
pouvait pressentir de pareils scrupules; lui seul 
peut-être aussi pouvait les avoir. 

En présence de ces causes de dégoût , il faut 
que le cœur du catéchiste s'élargisse; il faut, 
selon l'expression de Bossuet, qu'il dilate ses ta- 
lents du côté du ciel pour arriver à ce calme que 
procure l'accomplissement du devoir;. car Dieu 
chérit celui qui donne gaîment et de bon 
cœur. 

Si nous sommes tristes parce que nous sentons 
une distance trop grande entre nous et notre au- 
diteur, faistms-nous petits; songeons à Dieu, qui 
esfdescendu de toute sa hauteur. 

La tendresse trouve du plaisir à murmurer des 
mots incomplets; on est heureux de bégayer les 
mots pour les apprendre à ses enfants. Une mère 
est plus heureuse de mettre dans la bouche de 
son enfant les morceaux qu'elle a mâchés, qu'elle 
ne le serait en les mangeant elle-même. Faisons 
comme la poule de l'Evangile : elle couvre les 
poussins de ses faibles plumes et les appelle tous 
sous cet asile; ceux qui la fuyent sont la proie 
des aigles. 

Voici ce que disait l'auteur du Télémaque : 



1 10 EXPOSTIOH ET EXAMEN DU TRAITÉ 

« pasteurs! loin de vous tout cœur rétréci; 
« élargissez, élargissez vos entrailles. Vous ne 
« savez rien, si vous ne savez que commander, 
« que reprendre, que corriger, que montrer la 
« lettre de la loi. Soyez pères, ce n'est pas assez; 
« soyez mères, souffrez de nouveau les douleurs 
« de l'enfantement, à chaque effort qu'il faudra 
« faire pour achever de former Jésus-Christ dans 
« un cœur. »-- Ainsi donc, l'évêque de Cambrai 
et celui d'Hippone tiennent le même langage : à 
travers les siècles leur pensée se rencontre et 
s'unit; c'est que, selon la remarque du second, 
la charité est d'autant plus triomphante qu'elle 
s'abaisse davantage; et pour ces grands cœurs, 
l'intelligence et l'amour se confondent et s'absor- 
bent dans l'unité de la foi. 

Les comparaisons touchantes et familières 
qu'Augustin a multipliées, non sans dessein, me 
dispensent assez d'insister ici sur la valeur mo- 
rale de pareils préceptes. Il faudrait qu'ils fus- 
sent toujours présents à l'esprit de ceux qui par- 
lent aux enfants et aux ignorants. Maîtres et 
disciples, tout le monde profiterait de ces idées 
appliquées à l'enseignement profane; et certai- 
nement Fénelon instruisant le duc de Bourgogne, 
ou Bossuet faisant le catéchisme aux enfants de 



SUR L'ART 1)K CATÉCHISER. 11! 

son diocèse, malgré tout leur génie ne suivaient 
pas une autre méthode. 

Le dédain du beau style , l'insouciance de la 
forme seraient presque excusables, s'ils étaient 
compensés par l'onction et la tendresse que saint 
Augustin a réclamées si éloquemment du caté- 
chiste. 

Quant au fond même de l'enseignement, il n'y 
avait pas moyen de s'égarer; la route, dit révo- 
que d'Hippone, est frayée d'avance; mais en cas 
d'erreur, il faut bien vite revenir sur ses pas. 

Le néophyte avait le droit d'interrompre et de 
critiquer celui qui l'instruisait; cela ne faisait 
qu'augmenter sans doute l'embarras du caté- 
chiste; aussi bien, tous n'avaient peut-être pas la 
modestie d'Augustin, et ne disaient pas avec lui: 
« Souvent moi-même, revoyant ce que j'ai dit, 
« j'y blâme certaines choses; j'ignore comment 
« on les a prises, et ma charité souffre à l'idée 
« que l'erreur a pu être acceptée volontiers. » 

Quand il recommandait ensuite la résignation 
en face des critiques malveillantes et passionnées, 
pensait-il à ce Petilianus qui l'avait couvert d'ou- 
trages, à ce Cresconius qui avait eu le courage de 
lui reprocher ses erreurs passées? Je ne sais; 
mais il est impossible de trouver rien de plus mo- 



112 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

rai, de plus applicable à la vie de tous les jours, 
de plus chrétien enfin que tous ces conseils; rien 
n'en égale la hauteur, si ce n'est la réflexion qui 
les couronne. Le succès importe peu, Dieu voit 
nos efforts, il ne nous abandonnera pas. 

Avec cette pensée, le catéchiste doutera-t-il 
encore du résultat? Cette confiance toute reli- 
gieuse qui rend l'orateur sûr de lui-même, parce 
que le succès dépend du Dieu qu'il prêche, n'est 
pas de tous les siècles. Ainsi, on a reproché à 
Massillon d'avoir trop complaisamment appro- 
prié son éloquence aux instincts philosophiques 
du dix-huitième siècle, et on a eu raison ; il sem- 
ble en effet désavouer les mystères, qui sont le 
fond de la religion, pour se réfugier dans la mo- 
rale, qui est de tous les siècles et indépendante de 
tous les dogmes. Mais il ne pouvait pas faire au- 
trement, et la seule chose qu'il aurait fallu con- 
clure de là, c'est que la parole sacrée a des allu- 
res bien plus libres et bien plus franches dans les 
siècles de foi. L'orateur trouve du plaisir dans les 
labeurs mêmes de la prédication ; il sait d'avance 
qu'ils ne seront pas stériles. Alors, comme l'a dit 
Balzac en parlant de Cicéron, pour l'homme qui 
se croit le représentant de Dieu, l'éloquence re- 
ligieuse « est une éloquence née au commande- 



SUR L'ART DE CATÉCHISER. 113 

ment et à la souveraineté, tout efficace et toute 
pleine de force ; elle agit s'il se peut par la parole 
plus qu'elle ne parle. Elle ne donne pas seule- 
ment à ses ouvrages un visage, de la grâce et de 
la beauté, comme Phidias ; mais un cœur, de la 
vie et du mouvement, comme Dédale. 1 » 

Quel plaisir de revenir à la lecture et à la mé- 
ditation après avoir ainsi parlé sous l'inspiration 
de l'âme ! Comme le prêtre est en droit de de- 
mander à Dieu qu'il lui parle selon ses désirs, si 
lui-même Fa fait parler selon son pouvoir! 

Tout cela, reconnaissons-le, c'est bien plus la 
rhétorique personnelle d'Augustin , sa méthode 
à lui , qu'une méthode à l'usage de tous les pré- 
dicateurs. Cette foi ardente, cette confiance 
pieuse, cette charité qui anime tout, il n'y a que 
le cœur des Augustin ou des Fénelon qui puis- 
se y atteindre et y échauffer leur génie au pro- 
fit des âmes. Chez eux, l'amour chrétien agran- 
dit l'esprit; c'est lui aussi, selon saint Augustin, 
qui jette un voile sur les ennuis qui attendent 
l'homme obligé de se répéter sans cesse. « Car le 
« sentiment d'une âme sympathique est si puis- 
ce sant qu'il nous transforme les uns dans les au- 

1 Balzac, Discours 6 e , 2 e dissert, critique. 



III IMPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

« 1res; le plaisir que les auditeurs ont à nous 
« entendre, et nous à voir qu'ils profitent, pas- 
« sera d'eux en nous et de nous en eux; ils disent 
« pour ainsi dire en nous les choses qu'ils appren- 
« nent, et nous apprenons en quelque sorte en 
« eux ce que nous leur montrons. » 

Ces éloquentes remarques sont surtout vraies 
de la parole improvisée : la puissante réaction 
de l'auditeur sur l'orateur, est certainement une 
des conditions de succès dont il importe le plus 
de tenir compte. Saint Augustin, dans ses ser- 
mons, laisse souvent percer les sentiments que 
fait naître en lui la vue de son auditoire ; quelque- 
fois il interrompt sa marche, change de plan et 
même de sujet, parce qu'il a reconnu un dona- 
tiste, un manichéen parmi ses auditeurs, et qu'il 
veut le ramener; alors il ne parle plus que pour 
lui. Les fidèles le savent, le laissent faire et pro- 
fitent d'une instruction qui ne sera pas perdue 
pour eux ; car elle ne fera que les affermir dans 
les principes de la foi , ou les prémunir contre 
les séductions de l'hérésie. 

Pour Augustin, l'orateur sublime, c'est celui 
qui sait faire couler les larmes et mêler les 
siennes à celles de l'auditoire : il ne semble pas 
croire qu'une charité prompte à s'émouvoir, un 



SUR L'ART DE CATÉCHISER 115 

cœur ouvert aux bonnes passions, puissent man- 
quer à l'orateur évangélique. Illusion touchante 
du génie et de la piété ! Cette théorie de la sym- 
pathie oratoire n'est pas une idée isolée chez 
l'évêque d'Hippone ; nous la retrouverons dans 
le quatrième livre de la Doctrine chrétienne. Il 
faut avouer aussi que la transfusion des âmes 
sous l'influence oratoire pouvait s'opérer bien 
plus aisément au quatrième siècle que de nos 
jours, ou même que du temps des Bossuet et 
des Fénelon. Certes, le génie n'a pas manqué à 
nos grands sermonnaires. Mais ils se sont trouvés, 
pour l'éloquence pathétique, dans des circon- 
stances infiniment moins heureuses que les 
Pères : ils expliquaient un dogme déjà ancien, 
connu de tous, adopté par tous : ils n'avaient 
plus affaire à des individus, mais à la foule; et 
rarement on passionne les masses avec des argu- 
ments métaphysiques et abstraits. Si l'orateur 
n'est pas un Bourdaloue ou un Massillon, il ne 
peut plus compter sur cet aliment que fournit à 
sa verve l'aspect d'une foule émue ; il n'a plus 
d'autre sentiment que celui de son embarras à 
répéter des choses connues de tous ; il sait bien 
aussi qu'il n'y a plus rien de nouveau ni pour lui 
ni pour les autres dans les idées qu'il développe. 



116 EXPOSITION ET EXAMEN 1)1 TRAITÉ 

Maury, dans son Essai sur l'Éloquence de 
la chaire, a bien compris la nature des rapports 
et de la sympathie qui doivent unir le prédica- 
teur chrétien à son auditoire ; il les compare à 
deux amis : l'un d'eux veut détourner l'autre 
d'une action contraire à ses intérêts ou à son 
devoir ; il emploie successivement l'adresse, la 
raison, la douceur, tout est inutile : à la fin il 
parle à son imagination, il supplie, il pleure. Le 
zèle d'une affection passionnée triomphe là où 
tous les moyens avaient échoué. 

Cette fiction n'est qu'une image naïve de la 
vérité. L'éloquence religieuse emprunte presque 
toute sa force à l'imagination. Oui, l'orateur 
avant de parler doit mettre devant ses yeux cet 
auditoire fictif qu'il avertit, qu'il réveille, qu'il 
excite. C'est à la condition de bien se représen- 
ter le résultat probable de toutes ses paroles, 
qu'il aura assez de liberté d'esprit pour pouvoir 
sympathiser complètement avec une assemblée 
que sa voix instruit et remue. 

Mais alors l'œuvre oratoire, la persuasion 
est déjà accomplie, et Maury ne prévoit pas 
le cas où l'auditoire reste froid parce que le 
sujet ne lui semble pas intéressant. Saint 
Augustin y pense, et pose en fait que l'orateur 



Sll{ L'ART DE CATECHISER. 117 

chrétien en présence de ces vérités éternelle- 
ment les mêmes, doit faire ce que se proposait 
l'éloquence antique , au dire d'Isocrate : il 
doit rajeunir ce qui est ancien, donner de la 
grandeur k ce qui est humble. Son mérite sera 
d'en renouveler l'intérêt pour lui-même et pour 
les autres : il est comme un homme qui montre 
à des étrangers un beau paysage devant lequel 
l'habitude le laissait indifférent : son plaisir se 
renouvelle en voyant les sentiments de celui qui 
voit ce lieu pour la première fois. Plus on ai- 
mera ses auditeurs, plus on ressentira leurs émo- 
tions avec vivacité, et plus on trouvera neuves 
les choses qui étaient anciennes : le vieil homme 
se renouvelle : sa parole ordinairement est 
froide, il va s'animer par cela seul qu'il est 
compris. 

La douceur et la complaisance sont indispen- 
sables en présence des esprits lourds et tardifs ; 
il ne faut jamais perdre courage. On doit tou- 
jours espérer, comme disent à-la-fois Augustin 
et Fénelon, que Dieu les éclairera intérieure- 
ment. Si la fatigue prend le dessus, c'est au ca- 
téchiste à piquer sa curiosité en racontant quel- 
que fait merveilleux ; il peut encore entretenir 
l'auditeur de lui-même. Son attention piquée 



118 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

pour son propre compte le tiendra éveillé. Qu'on 
se garde bien surtout de heurter trop vivement 
ses idées. Enfin, est-il trop las? qu'on lui offre 
un siège. 

Dans son ouvrage, Maury consacre un cha- 
pitre entier à ce qu'il appelle l'égoïsme ora- 
toire; il permet au prédicateur de parler de soi 
avec esprit et convenance. Pour moi, je pense 
avec Fénelon que l'orateur nous touchera bien 
plus sûrement en nous occupant de nous-mêmes 
et de nos intérêts, qu'en nous entretenant de 
lui, eût-il tout l'esprit et toute l'habileté de 
l'abbé Maury. 

Aujourd'hui, il peut sembler étrange qu'un 
évêque n'ait pas osé prendre sur lui d'autoriser 
formellement les néophytes à s'asseoir depuis le 
commencement de l'instruction jusqu'à la fin. 
Cela ne s'explique que par un respect infini pour 
la tradition : quelle qu'elle fût, saint Augustin ne 
se croyait pas le droit d'y rien changer, dès 
qu'elle était consacrée par une longue habitude ; 
il n'ignorait pas enfin que les petites innovations 
mènent aux grandes. 

Quand le regret d'avoir quitté une occupation 
nécessaire trouble l'âme et rend pesantes les 
fonctions du catéchiste, il n'a qu'à se demander 



SI II L'ART DE CATECHISER 110 

si ce qu'il interrompt est réellement plus impor- 
tant que ce qu'il va faire. Sait-il quels sont de- 
vant Dieu les mérites de nos actions? 

Augustin admet à peine qu'un prêtre puisse 
s'occuper d'autre chose que du salut des âmes. 
C'est un souvenir de sa propre vie, consacrée 
tout entière à la charité et à l'instruction de ses 
frères. 

L'amour chrétien, chez lui, ressemble à ces 
motifs de musique qui reviennent toujours les 
mômes avec des chutes diverses pour s'emparer 
de l'oreille et s'imprimer clans le cœur. Ainsi, 
tout-à-F heure, il soutenait l'homme contre lui- 
même; maintenant il le fortifie contre les causes 
extérieures de découragement. Un scandale a-t-il 
lieu dans l'Église, que l'idée de réparer le mal 
nous soit une consolation. Nous sommes tristes 
parce que la concupiscence est en nous : ré- 
jouissons-nous alors quand l'occasion se présente 
de faire une œuvre de miséricorde, et de jeter 
ainsi l'eau sur le feu des passions. 

A toutes les époques, la religion chrétienne a 
été chercher jusque dans les profondeurs de 
l'âme ces défaillances de la volonté, ces tristesses 
qui se repaissent d'elles-mêmes. Voici comment 
Nicole les combat : sa pensée continue et corn- 



120 EXPOSITION ET EXAMEN DU TRAITÉ 

mente pour ainsi dire les paroles d'Augustin 1 . 

« Il ne faut pas se laisser conduire par les 
« mouvements de tristesse; il faut laisser là 
« cette amertume qu'elle répand dans le cœur, 
« et agir comme si on n'en avait point, car 
« l'esprit, gouverné par une volonté ferme et 
« forte, se détache ainsi peu-à-peu des objets 
« de tristesse, et se remplit d'autres objets : il 
v< conçoit d'autres mouvements, et donne lieu 
« par là aux humeurs qui causent le chagrin de 
« se dissiper. Outre cela, l'action est extrême- 
« ment propre aux personnes tristes, et rien ne 
« leur nuit davantage que l'oisiveté, parce qu'elle 
« leur permet d'entretenir leurs pensées, et 
« que l'imagination dominée par la mélancolie, 
« n'étant capable de présenter à l'esprit que des 
« objets tristes, augmente cette maladie et la 
« porte souvent aux extrémités. » 

Mais Nicole, pour guérir ce qu'il appelle si 
énergiquement une maladie, ne trouve que la 
distraction là où saint Augustin ordonne la cha- 
rité : chez lui ce sentiment suffit à tout. 

Démosthène disait que la grande qualité de 



1 Nicole. Décalogue, 8° introduction. De la charité envers soi- 
même 



SUR L'ART DE CATÉCHISER. 1-21 

l'orateur était l'action : pour l'évèque d'Hippone, 
c'est la charité avec toutes les vertus qui s'y rat- 
tachent. Son livre semble plutôt s'adresser au 
cœur qu'à l'esprit, c'est un traité de l'onction 
écrit par un grand génie. Mais, dira-t-on, un 
pareil don peut-il s'enseigner, se transmettre? 
Oui, dans une certaine mesure, car il y a une 
instruction pour le cœur comme il y en a une 
pour l'esprit, et elle est peut-être aussi complète 
que l'autre. En se bornant à en développer les 
principes généraux, il savait bien ce qu'il faisait. 
Sa propre expérience lui avait appris que quand 
le cœur est plein d'un sentiment, l'esprit sait 
toujours bien trouver des mots et des tours pour 
l'exprimer. Aussi, ne fait-il que commenter en 
chrétien le vieil axiome qui disait : pectus est 
quod disertum facit. 

C'est la gloire du christianisme d'avoir substi- 
tué aux développements logiques et aux lieux- 
communs de l'ancienne rhétorique une sim- 
plicité qui, parlant à l'âme bien plus qu'à l'es- 
prit, est aussi plus à la portée des ignorants et du 
vulgaire. Ses horizons sont moins vastes en ap- 
parence, le résultat est plus précis, plus net pour 
la conscience qui le mesure et l'apprécie. 

À voir la savante énumération des diverses 



I±» EXPOSITION K\ EXAMEN DU TRAITÉ 

circonstances dans lesquelles le catéchiste peut 
avoir à parler, on croirait lire un de ces chapi- 
tres où Aristote expose tous les moyens qui ai- 
deront l'orateur à faire valoir telle ou telle cause. 

Mais on sent que l'expérience est venue fécon- 
der les souvenirs de l'École. « Moi-môme, dit 
« Augustin, je suis impressionné différemment 
« selon les différentes personnes que je vois au- 
« tour de moi. Si l'on a pour tous la même 
« charité, on ne doit pas à tous les mêmes re- 
« mèdes. La charité descend avec ceux-ci ; elle 
« s'élève avec ceux-là. Elle est caressante pour 
« les uns, sévère pour les autres. Ceux qui 
« voient mes faibles succès auprès du peuple 
« m'estiment bien heureux. Mais Dieu, qui en- 
« tend mes gémissements, connaît mes an- 
« goisses et mes labeurs infinis. Aussi, je pense 
« que vous apprendriez mieux en me voyant et- 
ic en m'entendant parler qu'en lisant des con- 
te seils écrits. » 

Ici, saint Augustin termine la série des instruc- 
tions qu'il devait à son ami, et il se met lui- 
même à l'œuvre pour lui montrer par son 
exemple comment peuvent s'appliquer les prin- 
cipes qu'il a développés. Ce morceau doit nous 
intéresser à plus d'un titre, car nous y voyons de 



SUli L'ART DE CATECHISE». 123 

quelle manière la religion s'enseignait au qua- 
trième siècle. 

L'orateur félicite le néophyte d'avoir eu l'idée 
de demander à l'Église un calme et un repos qui 
ne sont pas de ce monde. 

Plusieurs sermons de saint Augustin prou- 
vent que c'était un des textes les plus goûtés 
dans ce temps désastreux : on conçoit quel 
charme devaient avoir ces idées de repos et de 
calme éternel, quand la vie de tous était si in- 
certaine et si tourmentée. 

La religion seule ose promettre le bonheur 
que ne donnent ni la richesse ni les plaisirs de 
la boisson ou du théâtre, car il fallait bien ap- 
peler par leur nom les maladies de cette société 
sensuelle et corrompue. Les dernières classes de 
la société n'étaient pas les seules à mériter de 
pareils conseils. Saint Jérôme donnant des avis à 
une noble dame romaine, à Lseta , pour l'édu - 
cation de sa fille, croyait devoir insister sur la 
nécessité d'éloigner des femmes la passion du 
vin. Mais revenons au sermon d'Augustin. 

Après avoir parlé de ces hommes qui se font 
chrétiens dans des vues d'intérêt; après leur avoir 
opposé les vrais fidèles qui ne demandent à la re- 
ligion que les félicités d'en haut, il arrive à la 



124 EXPOSITION ET EXAMEN 1)1 TRAITE 

narration des faits qui composent l'histoire de la 
Religion, prise à son berceau, et continuée jus- 
qu'au temps présent : tout y est vu sommai- 
rement. Cette manière de parcourir les siècles 
comme les coursiers d'Homère parcouraient le 
monde, a quelque chose de grand et qui plaît à 
l'imagination. Le passé ne sert qu'à éclairer le 
triomphe de l'Église. C'est du choix plus ou 
moins heureux des épisodes que devait dépendre 
l'édification du catéchumène dans cet enseigne- 
ment exclusivement historique. Aussi, Augustin 
a-t-il grand soin de ne prendre que les faits prin- 
cipaux et dominants, et de les isoler comme il 
l'avait recommandé à Deogratias. Le raisonne- 
ment les met en lumière. L'immortalité de l'âme 
est indiquée ; mais comme c'est un argument trop 
philosophique pour beaucoup d'esprits, l'auteur 
insiste bien plus sur le jugement dernier, qui 
condamne les uns à des châtiments éternels, tan- 
dis que les autres jouiront d'une félicité inalté- 
rable. 

Le discours que nous venons d'analyser est 
long dans l'original. Le catéchiste, chargé d'in- 
struire beaucoup de personnes, ne peut pas faire 
pareille chose pour chacun : les néophytes eux- 
mêmes n'auraient peut-être pas le temps de l'en- 



St'K L'ART DE CATECHISER. 12;> 

tondre. Augustin le sent bien, et il en refait un 
second beaucoup plus bref, qui résume le pre- 
mier. 

Nous sommes enfin arrivés au terme de notre 
exposition; peut-être l'aura-t-on trouvée un peu 
longue. Mais ce Traité contient la première partie 
de la Rhétorique d'Augustin. Le quatrième livre 
de la Doctrine chrétienne n'en sera que la suite 
et comme la conséquence. 

C'est lui qui nous a donné le secret de cette 
éloquence que nous ne savons plus retrouver sous 
son enveloppe sévère. Grâce à lui, nous com- 
prenons ces succès qui étonnent notre goût. Si 
Platon a dit avec raison que la rhétorique, au cas 
qu'elle existât, n'était que l'art de mener les 
cœurs tyvyayayeïv, la méthode d'Augustin eût en- 
chanté Socrate. Elle n'exige de l'orateur que la 
charité et la connaissance du cœur humain. La 
variété de ses prescriptions aboutit à deux mots : 
l'amour de Dieu et l'amour des hommes. 

Aussi, je n'hésite pas à le déclarer, c'est évi- 
demment une rhétorique toute personnelle, c'est 
la confidence d un grand cœur, et bien peu d'o- 
rateurs en pourront tirer parti. Elle suppose une 
réunion trop rare de qualités intellectuelles et 
morales. Les Fénelon seuls y peuvent atteindre. 



\M EXPOSITION Et EXAMEN 1)1 TRAITÉ 

et l'on peut douter qu'ils aient jamais formé la 
majorité de 1'figlise, même au quatrième siècle, 
cet âge d'or de la foi chrétienne. 

Aussi, ailleurs, Augustin revêtira tous ces dé- 
tails si bien sentis d'une forme plus régulière et 
plus didactique; il semblera revenir à une rhé- 
torique moins haute : il n'en est rien. Mais 
les sentiments deviendront des idées; ses con- 
seils, au lieu de parler au cœur seulement, s'a- 
dresseront à l'intelligence. La religion n'y perdra 
rien. 

Encore un mot sur ce livre si original et si 
chrétien. Notre pays lui doit une admiration par- 
ticulière; car il a fourni à l'auteur des Dialogues 
sur l'Éloquence presque tous ces aperçus qui 
nous paraissent si neufs et si profonds. Nous le 
verrons surtout en parlant du quatrième livre de 
la Doctrine chrétienne, qui n'est, je le répète, que 
l'application du Traité que nous avons essayé de 
faire connaître. 

Ce n'est pas la seule fois que les idées d'Au- 
gustin aient séduit Fénelon; il y revient dans son 
Traité sur l'éducation des Filles, ce livre, dont 
jamais personne n'a contesté la haute valeur lit- 
téraire et morale. Plusieurs chapitres sont con- 
sacrés à l'instruction religieuse qui convient aux 



SUR L'ART DE CATÉCHISER. 127 

entants. 11 veut que l'on insiste sur le côté his- 
torique du christianisme, qu'on ne craigne point 
d'y mêler les saintes traditions; « car, dit-il, quoi- 
« qu'elles semblent allonger l'instruction, elles 
« 1 abrègent beaucoup et lui ôtent la sécheresse 
« des catéchismes, où les mystères sont détachés 
« des faits : aussi, voyons-nous qu'anciennement 
« on instruisait par les histoires. La manière ad- 
« mirable dont saint Augustin veut qu'on in- 
« struise tous les ignorants n'était pas une 
« méthode que ce Père eût seul introduite : c é- 
« tait la méthode et la pratique universelle de 
« l'Iïglise. » 

Le côté poétique du christianisme, ses belles 
légendes attirent le futur auteur du ïélémaque; 
il montre comment toutes ces histoires, ménagées 
discrètement, feraient entrer avec plaisir dans 
l'imagination vive et tendre des enfants toute la 
suite de la religion. Mais chez Fénelon, l'artiste 
se montre aussi à côté du prêtre; aussi, permet- 
il d'ajouter au discours la vue des estampes et 
des bons tableaux ; « car la force des couleurs, la 
« grandeur des figures au naturel frapperont en- 
« core davantage. » Il veut que le plaisir fasse 
tout, et qu'on se garde bien surtout de faire aux 
enfants des leçons réglées d'instruction reli- 



128 EXAMEN 1)1 TRAITÉ SUU L'ART DE CATÉCHISER.' 

gieuse. Rien de simple et de charmant comme 
la manière dont il veut qu'on apprenne aux jeunes 
filles à trouver elles-mêmes Dieu, leur âme, et 
les principales vérités de la religion. 

Ces détails montrent les différences qui sé- 
parent Fénelon et saint Augustin. Le premier a 
en vue des enfants élevés chrétiennement, qui 
n'ont à apprendre que l'esprit et comme la fleur 
de la religion. Augustin parle pour des hommes 
faits et vieillis dans le polythéisme : il faut tout 
leur apprendre, l'esprit comme la lettre du chris- 
tianisme : ne leur en montrer que la poésie, ne 
s'adresser qu'à leur imagination, c'eût été les 
laisser païens. De là cette gravité sévère qu'Au- 
gustin recommande au catéchiste, à la condition 
qu'il saura la tempérer par les douceurs infinies 
de la charité. De là aussi cette hauteur toute 
religieuse qui nous étonne. Mais au quatrième 
siècle le christianisme hKtait : au dix-septième, 
il régnait. 



CHAPITRE V. 



ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE ET CONCLUSIONS. 



CHAPITRE V. 



ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIEME LIVRE 

DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE 

CONCLUSIONS. 



Le traité que nous avons essayé de faire con- 
naître est complet en soi, si Ton y cherche sur- 
tout la méthode du grand docteur : il était bien 
suffisant pour un prêtre qu'auraient animé la 
charité et l'esprit d'Augustin. 

Les principales difficultés qui peuvent se pré- 
senter au catéchiste y sont abordées et résolues 
simplement et chrétiennement. Mais il ne suffit 
pas de donner à l'âme les principes de la foi ; il 
faut les entretenir, les développer : comment s'y 
prendra l'orateur chrétien? Pour prêcher comme 
pour catéchiser, est-ce assez d'exposer l'histoire 
de la religion en y ajoutant quelques réflexions 
morales? Tel est le problème qui se présente à 
l'esprit quand on a lu le Traité sur l'art de ca- 



m ANALYSE CHIMIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

téchiser, Augustin vu le résoudre clans un de ses 
livres les plus forts quant aux dogmes, et les 
plus complets quant aux développements. 

Le Traité de la Doctrine chrétienne est sans 
contredit un des ouvrages qu'il affectionnait; il 
le retoucha deux fois, sans doute parce qu'il ju- 
geait la matière assez considérable pour mériter 
tous ses soins. Cet ouvrage est comme une clé 
de la méthode qu'il a suivie dans ses Commen- 
taires sur l'Écriture. Aussi, les Bénédictins r ont- 
ils mis-au commencement du troisième tome de 
leur édition ; il y sert de préface aux commen- 
taires qui remplissent les volumes suivants. 

Augustin le commença quelque temps après 
son épiscopat, c'est-à-dire vers l'an 397; il ne 
l'acheva pas d'abord, et s'arrêta au vingt-cin- 
quième chapitre du troisième livre. Tout incom- 
plet qu'il était, il le laissa paraître. Plus tard, en 
faisant la revue de ses écrits, avant de composer 
ses Rétractations, il voulut l'achever. Nous sa- 
vons, par une lettre adressée à un nommé Quod- 
vull-Deus, que ses Rétractations sont la dernière 
œuvre de sa vie, puisqu'il y travaillait le jour, et 
réservait ses nuits à réfuter Julien *. La mort ne 



1 Lettre CCXXIV. Cette lettre étaîl écrite en même temps que 
la réfutation de l'hérésiarque .liilieii 



1>K LA DOCTRINE CHRETIENNE 133 

lui permit pas d'achever le livre de controverse; 
mais le Traite de la Doctrine chrétienne fut 
terminé. 

On aime à penser qu'Augustin, après avoir 
commencé sa vie dans l'enseignement de la rhé- 
torique profane, mourut en s'occupant encore 
de cet art oratoire que le christianisme avait 
sinon agrandi, au moins rendu plus moral. Ne 
dirait-on pas que la Providence, en rapprochant 
les deux termes de sa vie par une pareille cir- 
constance, a voulu montrer que la nature est 
plus forte que la volonté la plus puissante, et 
que la religion peut bien modifier l'âme, mais 
non détruire ses instincts. 

Les trois premiers livres, est-il dit dans les 
Rétractations, servent à l'intelligence des écri- 
tures : le quatrième contient la manière de 
mettre au jour et d'expliquer les vérités divines 
qui y sont cachées, c'est-à-dire, en langage mo- 
derne, l'art de développer les idées fournies par 
la Bible. « Quoique toutes choses, dit-il dans un 
spirituel prologue, eussent pu se faire par le mi- 
nistère d'un ange, la condition humaine eût été 
misérable si Dieu n'eût pas voulu communiquer 
sa parole aux hommes par l'intermédiaire des 
hommes Sain! Paul se serait trompé en disant ; 



134 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

« Le temple de Dieu est saint, et c'est vous qui 
« êtes ce temple. » Enfin, comment la charité 
qui unit si étroitement les hommes, pourrait-elle 
entretenir le mutuel épanchementdes cœurs s'ils 
n'avaient, rien à apprendre les uns des autres? » 

Cette dernière réflexion nous ramène bien 
naturellement à l'auteur du Traité sur l'art de 
catéchiser. C'est toujours le même sentiment qui 
l'inspire ; mais ici les conditions sont changées. 
Il ne s'agit plus de parler à un néophyte qui 
écoute avec ardeur ou avec patience parce qu'il 
veut à tout prix devenir chrétien ; il faut retenir 
dans le sein de l'Église ces âmes faibles, ces 
cœurs corrompus que l'hérésie sollicite de toutes 
parts, tandis que le catholicisme les étonne ou 
les gêne. Combien de difficultés à surmonter! 
Quelle onction, quelle habileté, quelle éloquence 
le prédicateur devra trouver en lui pour faire 
face aux périls de la foi ! 

Dans l'ancienne liturgie, le sermon faisait par- 
tie de la messe; il venait après la lecture de 
Y Évangile. L'orateur devait donc maintenir l'es- 
prit des fidèles dans le haut état où l'avaient 
placé les solennités du culte. Il fallait en même 
temps que sa parole fût forte et brève : aussi, 
les sermons prononcés pendant la messe étaient 



DE LA DOCTRINE CHRETIENNE. 13?i 

en général fort courts. La messe n'était pas 
d'ailleurs le seul moment où la parole sainte fût 
expliquée aux fidèles. 

L'Église n'accordait qu'à l'évêque le droit d( 
parler, afin de ne pas commettre son salut et 
sa défense à des voix incapables. Saint Augustin 
fut le premier dans l'Église latine qui parla sans 
être évèque, et il dut ce privilège à des circon- 
stances particulières, au moins autant qu'à la 
hauteur d'un talent qui s'était révélé avec éclat. 

La même chose en Orient n'avait eu lieu que 
pour saint Jean Chrysoslome et pour Origène. 
On concevra quelle importance l'Église attachait 
à la prédication, si l'on se rappelle que, pendant 
le sermon, elle était ouverte à tout le monde, 
même aux infidèles. Aussi, les Pères n'y parlent 
des mystères que par allusion ; c'est pour cela 
encore que dans les sermons on trouve tant de 
morceaux qui s'adressent évidemment aux hé- 
rétiques ou aux païens. 

Qu'on se représente une de ces immenses ba- 
siliques que le christianisme et la magnificence 
des empereurs avaient multipliées dans les grandes 
villes : qu'on se mette devant les yeux cette 
foule d'auditeurs rangés par ordre; les hommes 
d'un coté, les femmes de l'autre: les vieillards 



136 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

sont au premier rang; les pères et les mères 
tiennent devant eux les petits enfants, car on les 
menait à l'église quand ils étaient baptisés. Les 
jeunes gens sont debout, et quand l'église a des 
galeries, les femmes y montent pour être mieux 
séparées des fidèles et moins exposées aux re- 
gards indiscrets ou à des distractions profanes. 
Les diacres circulent de rang en rang pour voir 
si chacun est attentif, si personne ne dort ou ne 
rit. On a fini de lire Y Évangile. L'évêque est sur 
un trône, au fond de la basilique, à un endroit 
où tous le peuvent voir, au milieu des prêtres 
qui l'environnent à droite et à gauche dans le 
demi-cercle de l'abside ; les diacres sont debout 
en sa présence. Tous les regards se tournent 
vers lui. Il va parler après Dieu, et avant que la 
victime sainte ne soit immolée. Quelle attente ! 
Quel tremblement devait saisir l'orateur qui son- 
geait à lui, à ceux qui l'écoutaient et au lieu où 
il parlait! Comment trouver dans toutes les 
églises des orateurs capables de suffire à un tel 
moment! Aussi, prit-on l'habitude de réduire le 
sermon à n'être que le commentaire de l'évan- 
gile du jour. 

Souvent on prenait un livre entier de YÉcri- 
tute, et on l'expliquait en détail. Nous avons 



DE LA DOCTRINE CHRETIENNE. 137 

des exemples de ces interprétations suivies dans 
la plupart des sermons de saint Jean Chrysos- 
tome et dans les traités de saint Augustin sur 
saint Jean. 

Cette méthode de commenter les livres saints 
avait l'avantage de soulager un peu les évoques 
qui n'avaient pas le temps de se livrer à la pré- 
p aration oratoire qu'eût exigée un sujet librement 
choisi. Enfin, il était bon de remettre sans cesse 
sous les yeux des fidèles ces dogmes qu'ils ne 
connaissaient qu'un peu confusément, et peut- 
être qu'une autre forme de prédication serait 
arrivée moins heureusement et moins vite à cet 
important résultat. 

Cet art de commenter et de traduire les livres 
saints d'une manière orthodoxe offrait déjà de 
bien grandes difficultés. Saint Augustin, qui avait 
passé sa vie à réfuter les hérésiarques, le savait 
mieux que personne, et c'est ce qui lui inspira 
l'idée de son Traité de la Doctrine chrétienne. 

Les trois premiers livres semblent étrangers 
au dernier; pourtant un lien intime les y rat- 
tache : car, si le prêtre ne sait pas développer la 
vérité qu'il possède, sa doctrine n'est qu'une 
œuvre morte. 

Je ne résumerai pas ici les trois premiers li- 



138 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

vres de la Doctrine chrétienne; ils roulent sur des 
matières exclusivement théologiques dont j'ai 
indiqué le rapport général avec mon sujet. Si on 
veut en avoir un abrégé intelligent et rapide, on 
n'a qu'à lire Ellies Dupin, ce critique si compé- 
tent en fait de doctrine religieuse 4 . 

Qu'on me permette donc de supposer le mi- 
nistre de la parole sainte suffisamment instruit 
de la vérité chrétienne. 

Quels moyens saint Augustin va-t-il lui donner 
pour nous la transmettre éloquemment? 

Qu'on n'attende pas de lui une rhétorique 
systématique et savante comme celle d'Aristote, 
comme certains traités de Cicéron. Cette mé- 
thode philosophique, cet ordre didactique ne 
sont plus du quatrième siècle. Ces qualités 
mêmes ne conviennent pas au génie d'Augustin. 
Comme dit Pascal, il suivait plutôt l'ordre du 
cœur que celui de l'esprit. Dans l'éloquence 
comme dans la théologie, comme dans la mo- 
rale, il découvre d'un premier effort de génie les 
lois essentielles. 11 vivifie ces principes abstraits 
par la charité, c'est-à-dire par ce sentiment qui 
part de l'homme pour aboutir à Dieu. De là na- 

1 Bibliothèque des Auteurs ecclésiastiques, tome III 



DE LA DOCTRINE CHRETIENNE. 139 

turellement un profond dédain pour les détails. 
Augustin ne s'en cache point. Ce n'est pas qu'il 
regarde comme inutiles les régies de la rhéto- 
rique qui s'enseigne dans les écoles. Son aveu 
est formel. L'éloquence profane n'existe pas 
pour lui. Aussi, c'est une rhétorique à l'usage 
des ministres de l'Église qu'il prétend fonder. 
Ce point de vue peut sembler exclusif; mais 
après tout, avec toutes leurs formules, toutes 
leurs recettes, qu'ont produit les rhéteurs du 
troisième et du quatrième siècle? Peut-être 
l'éloquence religieuse était-elle la seule prati- 
cable dans un temps où il n'y avait plus de vie 
politique, et où l'Église était le centre de la so- 
ciété civile. 

Selon Augustin *, la rhétorique est une faculté 
dont le développement est légitime partout et en 
toutes circonstances. 

Ici, il juge encore une fois au point de vue 
chrétien l'esprit et les tendances de cet art, et, 
fidèle à ses anciennes idées, il s'écrie : « Quoi! 
« celui qui défend l'erreur saura se faire écou- 
te ter, exciter l'intérêt, opérer la conviction ; il 
« saura exprimer ses idées avec précision et 

1 Doctrine chrétienne, livre IV, chap. I, p. 00. 



MO WAIYSK CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRÇ 

« clarté, et un chrétien n'aurait -pas ce droit! » 

La question ainsi posée n'offre plus de doute, 
et Augustin n'hésite pas a déclarer que dans l'in- 
térêt de la vérité, les fidèles doivent travailler h 
devenir éloquents. 

J'ai exposé ailleurs la défense si simple que le 
bon sens de saint Augustin opposait aux fins de 
non-recevoir invoquées contre l'art par le gram- 
mairien Cresconius. Ici, il va plus loin; il re- 
commande positivement l'éloquence à l'orateur 
évangélique. 

Certes, ce n'est pas un spectacle médiocre- 
ment curieux de voir le christianisme, au qua- 
trième siècle, proclamer la rhétorique légitime 
et même nécessaire, lui qui, naguères, par la 
bouche de son plus grand apôtre, se vantait de 
mépriser les persuasions de la sagesse humaine. 
Faut-il donc l'accuser de contradiction? Non, 
car du jour où les persécutions cessèrent, la 
puissance de la parole devait succéder à celle 
des œuvres. Plus tard encore n'a-t-on pas vu au 
dix-septième siècle le Catholicisme, après sa lutte 
armée contre les Protestants, tâcher d'affermir 
parla voix de Bossuet ses dogmes si rudement 
attaqués. 

Tout système politique ou religieux à l'état 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE, Ml 

militant, par. cola seul qu'il lutte, a besoin de 
propager les principes qui le constituent, autre- 
ment il renoncerait à la domination. Dès-lors, 
l'éloquence lui devient indispensable, puisqu'elle 
n'est que le don ou l'art par lequel l'homme agit 
sur l'homme, et une fois l'éloquence née, la 
rhétorique la suit comme l'ombre suit le corps. 
Car ce n'est pas seulement un ensemble de 
règles capables de faire produire tel ou tel effet, 
c'est la faculté de découvrir les conditions im- 
posées à tout homme qui veut se faire écouter : 
elle est à l'éloquence ce que le goût est au génie, 
ce que la réflexion est à l'instinct. 

Après ces remarques que nous inspirait si na- 
turellement notre sujet, observons encore comme 
la pensée de saint Augustin s'élève dès le début 
à une hauteur philosophique Qu'on rapproche 
de cette discussion élevée et morale le magni- 
fique éloge que Cicéron fait de l'éloquence dans 
les mêmes circonstances à-peu-près, et l'on verra 
que dans la pensée de l'orateur romain, c'est le 
succès qui légitime l'art. Il se préoccupe avant 
tout de la gloire et de l'autorité que la parole 
donne à l'orateur. Saint Augustin, au contraire, 
reste dans la question de principe : l'effet moral 
et salutaire que l'éloquence peut avoir pour le 



lii> ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

salut des âmes et lu défense de la vérité, voilà ce 
qu'il considère; il ne l'accepte enfin que parce 
qu'il trouve dans la conscience humaine les ti- 
tres qui la légitiment. 

C'est pour cela aussi qu'il suppose que dès la 
jeunesse on a étudié les règles qui s'enseignent 
dans les écoles. 

La prédication évangélique ne devait pas, 
comme l'ont pensé Rapin et avec lui plusieurs 
critiques, faire découvrir un nouveau monde 
dans la rhétorique. Quand le prêtre développe 
les mystères de la foi, les obligations qu'elle nous 
impose, son but, en dernière analyse, est d'agir 
sur l'âme, et pour cela, il doit, comme tous les 
autres orateurs, instruire, plaire et toucher. Au- 
gustin ne fait ici que suivre la définition de tous 
les anciens rhéteurs. Après tout, elle est inatta- 
quable. Augustin n'a pas trouvé mieux. Si donc 
plus loin il substitue à l'étude de la rhétorique 
le commerce des hommes éloquents, la compo- 
sition et la lecture, nous ne verrons là qu'une 
erreur, un pieux remords peut être, et nous 
passerons outre. 

Sans doute, comme il le dit, les gens intelli- 
gents, en parlant, ne songent guère aux règles 
qu'ils ont apprises; ils les oublient même corn- 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 143 

plétement ; mais il n'est pas exact de dire qu'ils 
les observent par cela seul qu'ils sont éloquents. 
La nature ébauche en nous le talent oratoire : 
l'art seul peut lui donner la perfection. La com- 
position, la lecture, le commerce des hommes 
éloquents, qu'est-ce autre chose qu'une rhéto- 
rique pratique? Comment en profiterez-vous si 
l'art ne vous en donne le sens? Augustin se rap- 
pelle peut-être ici qu'il a jadis enseigné l'art pro- 
fane avec des sentiments peu chrétiens, et c'est 
pour cela qu'il le méconnaît. 

Mais il ne tarde pas à revenir aux grands prin- 
cipes de l'antiquité ; et voici comme il définit le 
but que se propose l'orateur : « Celui qui expli- 
« que l'Écriture doit enseigner à faire le bien, à 
« fuir le mal ; il doit tâcher de gagner ses ad- 
« \ ersaires, de ranimer l'auditeur inattentif et 
« de rendre ses idées claires pour tous. La bien- 
« veillance, l'attention et la docilité, voilà ce 
« qu'il cherche. » 

Je ne puis m' empêcher de rapprocher ce ta- 
bleau des devoirs de l'orateur chrétien de celui 
qu'a tracé Cicéron dans un de ses livres de l'Ora- 
teur : «C'est à lui qu'il appartient de dire ses 
« sentiments sur les matières les plus impor- 
« tantes : c'est lui qui fait sortir tout un peuple 



lii ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

« de son indolence en l'animant, on qui le re- 
« tient quand il s'emporte. Y a-t-il quelqu'un 
« qui puisse plus sûrement inspirer aux hommes 
a la vertu, ou plus fortement les détourner du 
« vice? répandre plus d'aigreur ou plus d'amer- 
« tumé dans un discours lorsqu'il faut décrier 
« les méchants, répandre plus d'ornements et 
« plus d'éclat quand il faut louer les gens de 
« bien ? » 

Ainsi donc le prédicateur chrétien se propose, 
exactement la même fin que l'orateur antique : 
lui aussi il instruit, le peuple, l'exhorte, le dé- 
tourne, lui fait des reproches, le soutient ou 
l'encourage. Il ne serait pas difficile de montrer 
que la matière ordinaire de la prédication n'est 
autre chose que ce que les anciens rhéteurs ap- 
pelaient une thèse générale. Cicéron ou Hermo- 
gène lui-même n'auraient pas inventé pour la 
classer un nouveau genre de cause, puisqu'un 
genre de cause n'est dans l'ancienne rhétorique 
qu'un cas ou un fait particulier. 

Si les idées religieuses étaient nouvelles, au 
temps d'Augustin, la nature morale de l'homme 
était restée la même. La science et l'érudition 
ont beau faire, dit un critique éminent, nous en 
sommés encore où on en était au temps de Cicé- 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 145 

ron ; la rhétorique a toujours cinq parties et le 
style trois genres. Cela était encore plus vrai au 
IV e siècle. Aussi saint Augustin commence fran- 
chement par déclarer qu'on prouve par la dia- 
lectique, mais qu'à la preuve il faut joindre les 
mœurs et les passions. « Le but oratoire, dit-il, 
« n'est atteint que quand celui qui nous écoute 
« veut les mêmes choses que nous. Pour arriver 
« à ce résultat, les menaces, les prières, les in- 
« stances, tous les moyens du pathétique doivent 
« être mis en usage. Quand l'orateur mêle ha- 
« bilement la preuve au pathétique et tempère 
« celui-ci par les bienséances, alors la vérité 
« devient claire pour nous; elle nous plaît, elle 
« nous touche. » 

Depuis Gorgias, tous les rhéteurs n'ont pas dit 
autre chose. 

Cela prouve seulement que l'axiome antique 
repose sur des principes incontestables, puisque 
les systèmes les plus contraires ont été forcés de 
s'y soumettre. 

Mais Augustin sait bien que tous les prédica- 
teurs ne peuvent pas arriver à l'éloquence : en 
revanche, tous doivent parler avec sagesse. Être 
sage, c'est avoir fait des progrès dans l'intelli- 
gence des Écritures; il n'y a point d'ailleurs 



146 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

d'éloquence en dehors des livres saints. « Car, 
« dit-il en citant Cicéron, si la sagesse sans l'élu— 
« quence n'est pas aussi utile qu'on le voudrait, 
« l'éloquence sans la sagesse fait de très-grands 
« maux et jamais de bien. Ceux qui savent par 
« cœur la lettre de l'Écriture sans en avoir Tin- 
te telligence sont bien au-dessous des simples qui 
« la comprennent par l'âme. » 

Fénelon, lui aussi, réclamait avant tout de l'o- 
rateur sacré une connaissance approfondie de la 
Bible. 11 se plaint souvent que les prédicateurs 
négligent de rendre claires les citations trop rares 
qu'ils en font : « On parle tous les jours au peu- 
« pie, disait-il, de l'Écriture, de l'Église, des 
« deux lois, des sacrifices de Moïse, d'Aaron, 
« de Melchisédech, des Prophètes, des Ap&tres, 
« et l'on ne se met point en peine de lui sl\)- 
« prendre ce que signifient toutes ces choses et 
« ce qu'ont fait toutes ces personnes-là : on m* 
« vrait vingt ans bien des prédicateurs sans ap- 
« prendre la religion comme on doit la savoir. » 
Aussi pouvait-il dire avec à-propos : J'ai vu une 
fournie d'esprit qui disait que les prédicateurs 
parlent latin en français. 

Au IV e siècle il était encore bien plus néces- 
saire de familiariser les esprits avec les dogmes 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE 447 

de la nouvelle religion. Aussi comprend -on 
qu'Augustin insiste sur l'obligation de retenir les 
termes de l'Écriture : plus l'orateur est pauvre 
par lui-même, plus il doit s'enrichir de ces sortes 
de bien. La parole divine servira de preuve à la 
sienne. Car, lorsqu'on ne sait pas plaire par les 
beautés du langage, on peut encore plaire par 
ses preuves. 

Ces preuves, c'est la suite de la religion, c'est 
la démonstration historique du christianisme. 
Fénelon, que nous aurons l'occasion de citer en- 
core plus d'une fois dans le cours de cette dis- 
sertation, disait que c'était la source la plus fé- 
conde où le prédicateur pût puiser ses dévelop- 
pements, surtout s'il n'a pas reçu du ciel la faculté 
oratoire. « Les uns, n'ayant ni la vivacité ni le 
« génie poétique, expliqueraient simplement 
« l'Écriture sans en prendre le tour noble et vif, 
« pourvu qu'ils le fissent d'une manière solide 
a et exemplaire, et ils ne laisseraient pas que 
« d'être d'excellents prédicateurs. Ils auraient 
« ce que demande saint Ambroise , une diction 
« pure, simple, claire, pleine de poids et de gra- 
« vite, sans y affecter l'élégance ni mépriser la 
« douceur et l'agrément. Les autres, ayant le 
« génie poétique, expliqueraient l'Écriture avec 



M* ANALYSE GRI1ÏQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

« le style de l'Écriture même, et ils seraient par 
u là des prédicateurs achevés. Les uns instrui- 
te raient d'une manière forte et vénérable; les 
« autres ajouteraient à la force de l'instruction 
« la sublimité, l'enthousiasme et la véhémence 
« de l'Écriture, en sorte qu'elle serait pour ainsi 
v< dire tout entière et vivante en eux, autant 
« qu'elle peut l'être dans des hommes qui ne 
« sont pas miraculeusement inspirés d'en haut.» 

En 1 684, l'abbé Fleury etFénelon avaient suivi 
Bossuet dans son diocèse de Meaux, pour y éta- 
blir des missions et partager avec lui tous les 
soins de son ministère. On se représente volon- 
tiers Bossuet et Fénelon en présence des héréti- 
ques accourus pour les entendre. Tous deux 
expliquent l'Écriture avec le style de l'Écriture, 
tandis que le savant et modeste Fleury racontait, 
dans ce langage calme et doucement orné qu'on 
lui connaît, l'histoire du dogme que ses illustres 
amis interprétaient avec leur âme et leur génie. 
Mais revenons à Hippone, et écoutons son pieux 
évêque. 

La lecture intelligente de la Bible, la fréquen- 
tation de ceux qui parlent éloquemment, sont les 
deux meilleurs moyens d'arriver à cette sagesse 
qui est la base de l'éloquence. 



Oh LA DOCTRINE CHRETIENNE. 149 

Dans les écrivains sacrés les deux qualités sont 
toujours réunies ; quand on les comprend,, rien 
ne semble plus éloquent ni plus sage : on peut 
même avancer que ceux qui les entendent 
comme il faut, comprennent qu'il y a une élo- 
quence proportionnée à ces hommes divins ; c'est 
celle là qu'ils ont suivie, nulle autre ne leur con- 
venait, et celle-là ne pouvait convenir à d'autres. 
Plus elle paraît faible et rampante, plus elle s'é- 
lève au-dessus de l'éloquence profane par sa na- 
turelle et solide sublimité. En effet, de même 
qu'en poésie, souvent le mot simple est plus 
poétique que toutes les circonlocutions qui essaie- 
raient de le remplacer, dans l'éloquence aussi, 
en bien des occasions, un style nu est plus puis- 
sant à produire le sublime que tous les orne- 
ments du langage. Jetez un manteau sur les 
épaules de la Vénus de Médicis, la moitié de sa 
beauté disparaît. C'est surtout à l'éloquence des 
apôtres qu'on pourrait appliquer le mot spirituel 
de Labruyère : Elle est rarement ou on la cher- 
che, et quelquefois elle est où on ne la cherche 
pas. 

Il est vrai qu'Augustin la suppose là où il ne 
l'aperçoit pas. Son aveu est formel : « Quand je 
« rencontre des mystères et des profondeurs,. 



150 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

« j'avoue que l'éloquence est pour moi moins 
« sensible, mais je ne doute pas qu'il n'y en ait 
« autant que dans les endroits où je comprends.» 
Ne sourions pas h la vue de cette foi robuste; 
ce qui la justifie à ses yeux, c'est la grandeur or- 
dinaire des idées et du langage. S'il en avait le 
loisir, il montrerait que toutes les merveilles de 
l'éloquence sont dans les livres saints. Ce qui 
Fétonne, ce qui le subjugue, c'est de voir la me- 
sure parfaite qu'ils ont su garder partout. Ce 
sentiment de la mesure, cet amour chrétien de 
la discrétion en tout se retrouve chez saint Au- 
gustin, dans la théorie littéraire comme dans la 
morale. 

Quelquefois cependant ses idées sur l'art sont 
bien subtiles; son admiration s'appesantit trop 
sur des détails inutiles. Fénelon apprécie bien 
mieux l'éloquence de la Bible, de Jésus-Christ 
et des apôtres; il l'admire parce que tout y est 
simple, tout y est grand, et il le montre : il nous 
fait voir comment Jésus Christ, maître de sa doc- 
trine, la distribue paisiblement, comme il dit ce 
qui lui plaît et sans aucun effort, parlant du 
royaume et de la gloire céleste comme de la 
maison de son Père. Toutes ces grandeurs qui 
nous étonnent lui sont naturelles, dit-il ; il v est 



DE l.\ DOCTRINE CHRETIENNE 151 

né; il ne dit que ce qu'il voit, comme il nous 
l'assure lui-même , et il mérite bien que les Pha- 
risiens disent de lui : Jamais homme ne parla 
comme cet homme. Au contraire, souvent les 
apôtres succombent sous le poids d'une vérité qui 
leur a été révélée, ils ne peuvenl exprimer tout 
ce qu'ils conçoivent, les paroles leur manquent 
De là, selon Fénelon, viennent ces transpositions, 
ces expressions confuses, ces liaisons de discours 
qui ne peuvent finir. 

Cette manière de caractériser l'éloquence des 
saintes Écritures me paraît plus heureuse, plus 
vraie et surtout plus naturelle que celle d'Au- 
gustin L'auteur du Télémaque était dans des cir- 
constances plus favorables au sentiment de la 
vraie beauté. Aussi comme il se rend compte de 
toutes ses idées, comme il les examine avec ai- 
sance ! 

Saint Augustin semble avoir pressenti cetto 
large méthode d'appréciation quand il dit, que 
dans les Livres saints les paroles semblent moins 
cherchées par l'écrivain que venues d'elles-mê- 
mes au service de la pensée. 

Malheureusement cet aperçu ne lui a pas in- 
spiré une critique digne de son sujet. C'est eu 
vain qu'on attendrait un chapitre semblable à 



15:2 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

ceux que Bossuet a placés en tête de sa Disserta- 
tion sur les Psaumes, et dans lesquels il nous 
fait toucher du doigt les beautés qui remplissent 
la poésie du saint roi 4 . 

Le sublime et la majesté d'un style qui pro- 
cède toujours par des images vives et saisissantes 
le frappent sur toute autre chose; il en donne 
mille exemples, et les analyse avec le goût supé- 
rieur d'un homme qui pouvait trouver lui-même 
ces beaux traits qu'il admire si vivement. Com- 
paraisons d'une brièveté sublime et merveil- 
leuse, mouvements rapides et inattendus, Bos- 
suet n'omet rien. Un chapitre tout entier est 
consacré à faire sentir l'agrément du style, c'est- 
à-dire ces procédés qui rendent la vérité frap- 
pante et qui par conséquent fixent la pensée et 
l'intérêt; ce sont l'amplification , la répétition et 
d'autres encore. Une analyse complète nous fait 
connaître à fond les opinions de Bossuet sur cette 
matière profane. 

C'est une suite de réflexions pareilles que j'au- 
rais demandée à Augustin ; mais il se jette dans 
des développements subtils pour prouver que 
saint Paul a connu la gradation, qu'il a pratiqué 

1 Iîossuet. Dissert, sur les Psaumes, vol. I, édil, île Versailles 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 153 

la période. Un passage de l'Épître aux Romains 
sert de preuve à ces étranges paroles. Il est 
mieux inspiré, et son admiration est peut-être 
plus chrétienne et aussi plus juste quand il prend 
le début de la seconde Corinthienne, pour mon- 
trer dans saint Paul la sagesse unie à l'élo- 
quence. Rien en effet n'est plus oratoire que ré- 
numération puissante des titres par lesquels 
l'apôtre déclare avoir mérité la confiance de ses 
frères; jamais il n'a été donné à l'homme de 
parler de soi avec plus de dignité. Saint Augus- 
tin, plus que personne, était fait pour sentir cette 
éloquence forte et réservée. Mais les habitudes 
qu'il devait à une littérature prétentieuse et en 
décadence l'empêchent d'apprécier comme elles 
le méritaient, des beautés dont il avait l'instinct. 
Chez lui l'âme seule a du goût. Aussi, là encore, 
apporte-t-il une critique mesquine pour juger 
des choses dont le mérite le plus grand est peut- 
être d'être en dehors et au-dessus de toutes les 
conventions savantes des rhéteurs et des orateurs 
humains. 

Pour répondre victorieusement à ces faux sa- 
vants qui dédaignaient, dit-il, les saints auteurs, 
il aurait fallu, comme Fénelon, prendre successi- 
vement certains traits. Un passage isolé, tiré 



\:a ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME' LIVRE 

d'un seul prophète, ne prouve rien : il ne per- 
met pas de montrer assez cette simplicité majes- 
tueuse, plus belle cent Fois que toutes les com- 
binaisons littéraires. Enfin, ainsi que l'a remarqué 
l'auteur des Dialogues sur l'Eloquence, des pas- 
sages détacbés, tout beaux qu'ilssont, ne peuvent 
seuls faire sentir toute leur beauté , quand on 
n'en connaît pas la suite; car tout se suit dans 
l'Écriture, et c'est peut-être môme ce qu'il y a 
de plus grand et de plus merveilleux. 

L'expérience oratoire d'Augustin se retrouve 
cependant toujours dans quelques détails : ici il 
insiste sur la prononciation des morceaux qu'il 
cite. On voit bien que ses réflexions viennent 
d'un homme qui commente ce qu'il lit de la voix 
et du geste. 

Le but du quatrième livre est essentiellement 
pratique; le seul écrit qu'on pourrait lui compa- 
rer pour son importance est le troisième Dialogue 
de Fénelon sur l'Eloquence : mais des différences 
profondes séparent les deux productions. L'ou- 
vrage français a été composé dans le cabinet; il 
était destiné à n'en pas sortir ou à ne paraître que 
fort tard. Il ne répondait pas à un besoin immé- 
diat et général. Fénelon, quoi qu'il fasse et qu'il 
dise, écrivait pour les lettrés et les savants. Son 



DE LA DOCTRINE «CHRETIENNE. 155 

œuvre est avant tout une œuvre de critique. Il 
savait bien que ceux à qui s'adressaient ses con- 
seils étaient incorrigibles; aussi n'avait-il pas la 
prétention de les redresser, puisque ses Dialogues 
ne furent publiés qu'après sa mort. % 

Augustin, au contraire, composait son ouvrage 
pour tous ces évoques sans lettres, que le choix 
souvent aveugle ou intéressé des populations éle- 
vait à l'épiscopat ; et pour eux il s'agissait bien 
moins de pénétrer les beautés poétiques de l'É- 
criture, que de bien faire comprendre les pas- 
sages qu'ils expliquaient dans leurs instructions. 

Aussi la clarté est aux yeux d'Augustin la pre- 
mière qualité de l'orateur chrétien. Mais cer- 
taines vérités sont compliquées, difficiles à saisir, 
quelle que soit la netteté d'esprit de celui qui les 
développe. Augustin n'hésite pas à déclarer qu'il 
ne faut pas en entretenir le peuple, à moins qu'on 
n'y soit obligé Ces questions difficiles doivent 
être réservées pour les conférences; leur vraie 
place est dans les livres, parce que l'esprit porte 
dans la lecture son attention tout entière. 

Que conclure de là, sinon que le but de la 
prédication était plus moral que dogmatique, et 
qu'il y avait dans le christianisme naissant, 
comme dans la philosophie d'Aristote, deux 



136 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATMÈiME L1VBE 

sortes d'enseignements: l'un, particulier et com- 
pliqué, était dans les livres ; l'autre, plus général 
et plus simple, se faisait pour tous et dans l'église. 
Le caractère qui convient à ce dernier, c'est 
une négligence exacte, comme dit Cicéron : le 
style ne se distinguera pas par le choix et l'arran- 
gement des mots; rien de ce qui peut rendre le 
discours plus clair ne sera omis ; car le prédica- 
teur s'adresse à une assemblée composée de gens 
de toute condition, la plupart peu capables d'une 
attention soutenue et peu préparés d'ailleurs par 
la nature de leurs occupations habituelles à l'in- 
telligence des questions philosophiques et reli- 
gieuses. S'il veut être compris, il ne doit pas 
craindre de revenir plusieurs fois sur la même 
pensée, de la reproduire sous plusieurs formes 
différentes, de telle sorte, que l'esprit de l'audi- 
teur même, après un moment de distraction, 
puisse toujours ressaisir la liaison des idées, et 
rentrer dans la suite des développements. C'est 
en cela que Massillon excelle ; c'est par là qu'il 
peut être considéré comme le modèle des pré- 
dicateurs. On lui a reproché son excessive abon^ 
dance , sans doute à tort. Ses discours de- 
vraient être prononcés, et non pas lus. La con- 
cision, chez îin orateur, est presque aussi dé- 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 157 

placée qu'elle est précieuse chez un écrivain. 

Saint Augustin va si loin, qu'il tolère le bar- 
barisme s'il doit rendre la pensée plus nette. Sans 
doute, si l'orateur peut se faire entendre avec 
des expressions correctes, il doit les préférer; 
sinon, qu'il préfère la clarté à tout, non-seule- 
înent dans les conférences particulières, mais à 
plus forte raison quand sa parole se déploie de- 
vant les populations. Dans une conférence, cha- 
cun a la liberté d'interroger; mais quand tout le 
monde est dans le silence pour entendre un seul 
homme, quand chacun a les yeux fixés sur lui, 
il n'est ni dans la coutume ni dans les bien- 
séances de demander des explications, lorsqu'on 
n'a pas compris. Or, quand on parle devant une 
assemblée nombreuse, d'ordinaire on voit dans 
les mouvements et dans la physionomie si l'in- 
struction est comprise ; tant qu'elle ne l'est point, 
il faut retourner son sujet sous toutes les formes, 
ce qui n'est pas possible à ceux qui préparent et 
qui apprennent par cœur ce qu'ils ont à dire en 
public. 

Une question délicate se présente ici à nous : 
le prédicateur doit-il réciter son discours ou se 
borner à en préparer l'ensemble, les preuves, 
les traits principaux, et les transitions dont il 



158 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

compte se servir? cette dernière méthode est 
celle que Fénelon recommande et que Bossuet a 
suivie. Depuis son élévation à l'épiscopat, dit le 
Père Larue, pour préparer ses sermons , il se 
contentait, quelques jours avant de les prononcer, 
de jeter sur le papier son dessein, son texte et 
ses preuves, sans songer encore ni aux paroles 
ni à leur arrangement. Il méditait profondément 
son sujet le jour même où il devait parler. Une 
fois maître de ses pensées, il fixait dans sa mé- 
moire les expressions et les tours principaux. 
L'apvès-dinée il méditait de nouveau son dis- 
cours et le prononçait à haute voix, comme s'il 
l'avait lu, s'arrêtant, lorsqu'il jugeait convena- 
ble, pour y changer, ajouter ou retrancher, de 
même que s' il avait eu la plume à la main. Enfin, 
monté en chaire, il se réglait, comme le demande 
saint Augustin, sur les impressions qu'il avait 
produites et se conformait à la disposition de ses 
auditeurs. Aussi la collection de ses sermons en 
renferme un grand nombre dont le plan n'est 
qu'esquissé : ceux même qui sont écrits présen- 
tent des négligences de détails qui supposent une 
composition très-précipitée. 

Il semble que Fénelon préparait encore moins 
ses discours; il parlait, il écrivait avec une pro- 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 159 

digieuse facilité : « On sent, dit Labruyêre, dans 
« son Discours de réception, l'ascendant de ce 
« rare esprit, soit qu'il prêche de génie et sans 
« préparation, soit qu'il prononce un discours 
« étudié et oratoire, soit qu'il explique ses pen- 
« sées dans la conversation. Toujours maître de 
« l'oreille et du cœur de ceux qui l'écoutent, il 
« ne leur permet pas d'envier ni tant d'éléva- 
« tion, ni tant de facilité, de délicatesse, de po- 
« litesse : on est assez heureux de l'entendre. » 
Malheureusement l'exemple de Bossuet et de 
Fénelon ne prouve rien; ce qui était possible à 
ces deux grands hommes ou à saint Augustin, 
peut bien être impossible au commun des pré- 
dicateurs, même à des hommes de talent. 11 est 
évident qu'un discours improvisé par un orateur 
habile produit sur un auditoire plus d'effet qu'un 
discours récité. Mais la question est de savoir 
non pas si cette méthode vaut mieux que l'autre. 
Est-elle généralement praticable? Il y a bien des 
hommes capables de composer un bon discours, 
il y en a fort peu qui puissent parler sans prépa- 
ration : il est donc à craindre que le précepte de 
saint Augustin ne trompe tous ceux qui n'au- 
raient pas son génie. Il y a plus; on peut être né 
pour l'éloquence sans avoir la faculté d'improvi- 



160 ANALYSE CRITIQUE Dli QUATRIÈME LIVRE 

ser, il suffit pour cela de manquer d'assurance et 
de présence d'esprit. Montesquieu et Rousseau 
ont écrit bien des pages éloquentes, et nous sa- 
vons par leur propre témoignage qu'il leur était 
absolument impossible de parler sans prépara- 
tion. Bourdaloue ou Massillon eux-mêmes au- 
raient-ils pu faire ce que demande Fénelon? 
Qui sait si l'obligation d'improviser ne leur au- 
rait pas absolument interdit l'accès de la chaire? 

Un mot de saint Augustin nous a jetés bien 
loin de lui; cependant il est moins exigeant que 
Fénelon. Qu'importe, dit-il, qu'une clef soit d'or 
ou de bois, dès qu'elle ouvre ce qui est fermé? 
pourvu que le prédicateur puisse éclaircir la vé- 
rité, il en sait assez. 

Ainsi, contrairement à l'auteur des Dialogues, 
il permet aux gens sans talent de se mêler de 
prédication. Il savait bien que ce n'est pas seu- 
lement un art que l'on peut interdire à tous 
ceux qui n'ont pas des facultés supérieures; c'est 
une nécessité constante et universelle du chris- 
tianisme. Il faut un grand nombre de prédica- 
teurs, parce qu'il faut que chaque chaire soit 
remplie; si vous ne permettez la prédication 
qu'aux hommes supérieurs, comment suffirez- 
vous aux besoins de l'enseignement religieux? 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 161 

On fait bien d'interdire la poésie aux talents mé- 
diocres, on ne peut rien perdre h cette interdic- 
tion ; pour cent Pradon qu'elle étouffe à leur dé- 
but, nous avons un Racine; la compensation est 
plus que suffisante: un poëte médiocre n'est bon 
à rien, un prédicateur médiocre peut avoir son 
utilité pratique. Fénelon ne s'est pas assez de- 
mandé si ce qu'il désire est possible. 

Au reste, l'indifférence de saint Augustin pour 
la forme ne l'empêche pas de déclarer que pour 
son propre compte, il préfère infiniment le prédi- 
cateur qui saura instruire, plaire et toucher. Ces 
idées, appuyées par des citations de Cicéron et 
longuement développées , montrent bien que 
saint Augustin voulait rattacher la rhétorique 
ancienne aux besoins du présent, et comment il 
jugeait ces méthodes, si complètes et si achevées, 
qu'avait laissées l'antiquité. 

Les principes généraux une fois acceptés, les 
détails le sont aussi. La division des styles, les 
subdivisions du sublime, toutes ces choses qui 
nous semblent aujourd'hui un peu surannées, 
quoiqu'elles ne soient pas moins justes que dans 
l'antiquité, se déroulent successivement sous la 
plume d'Augustin. Pour lui, elles ne sont cepen- 
dant pas des préceptes traditionnels qu'il accepte 



162 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

aveuglément. Il se demande compte de toutes 
choses : il va en général en chercher la raison 
dernière dans la conscience , dont le christia- 
nisme, la direction des âmes et l'expérience lui 
avaient ouvert les profondeurs. 

Grâce à ces habitudes psychologiques , les 
vieux préceptes se rajeunissent; ils deviennent 
presque des vérités philosophiques. Car après 
tout, ce n'eet pas le caprice des savants, ce n'est 
pas une habitude aveugle qui impose à la rhéto- 
rique la division des trois styles. Les lois de no- 
tre constitution morale ont été respectées : on a 
vu qu'autre chose était l'intelligence, autre chose 
la sensibilité, autre chose les déterminations de 
la volonté; comme les produits de nos facultés 
diffèrent, leurs mobiles devront aussi être divers: 
tantôt il suffit de parler avec agrément, tantôt 
toutes les ressources d'une élocution puissante 
sont indispensables quand il s'agit de détermi- 
ner l'auditeur à la pratique du devoir. Le senti- 
ment des convenances est le guide infaillible qui 
avertira l'orateur du style qu'il doit adopter dans 
telle ou telle circonstance : il y a des cas où les 
trois styles doivent se rencontrer dans un même 
discours; mais il y en a toujours un qui prédo- 
mine. 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 163 

Toutes ces idées sont revêtues chez Cicéron 
d'un style merveilleux; mais ce qu'il n'a pas fait, 
ce qu'Augustin fera, c'est de ramener ces détails 
à un principe supérieur. Pour Févêque d'Hip- 
pone, l'éloquence n'est que la splendeur du vrai. 
L'homme n'aime la vérité que quand elle est 
embellie et parée : aussi le chrétien ne parle que 
pour instruire; s'il plaît, c'est pour soutenir l'at- 
tention, et s'il remue l'âme c'est pour agir sur 
elle. 

Fénelon et Labruyère n'imposent pas une 
autre tâche au sermonnaire : ils lui recomman- 
dent de s'adresser surtout à la sensibilité, parce- 
que c'est la faculté des hommes réunis. Si l'élo- 
quence ne parlait qu'au petit nombre de ceux 
dont la tête est ferme et le goût délicat, ainsi 
que le veut Buffon, elle serait de peu d'usage. 
Il faut donc, comme le dit l'auteur des Carac- 
tères, que l'éloquence se fasse sensible, fami- 
lière, instructive, accommodée au simple peuple, 
qu'il n'est pas permis de négliger. S'il en est 
autrement, l'orateur méritera l'admiration des 
doctes : mais alors le satirique a raison quand il 
dit : « Le solide et l'admirable discours que celui 
« qu'on vient d'entendre! tes points de la reli- 
« gion les plus essentiels comme les plus puis- 



164 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

« sauts motifs de conversion y ont été traités : 
« quel grand effet n'a-t-il pas dû faire surl'esprit 
« et dans l'âme des auditeurs ! Les voilà rendus : 
<c ils en sont émus et touchés au point de ré- 
« soudre dans leur cœur sur ce sermon de 
« Théodore qu'il est encore plus beau que le 
« dernier qu'il a prêché. » 

Ceslignesaccusatrices sont dirigées contre ces 
prédicateurs lettrés que Fénelon aurait souhaité 
aussi de ramener à la simplicité : qu'on se garde 
bien d'y voir une satire de la tiédeur publique : 
la foule ne reste indifférente qu'aux choses mé- 
diocres. Si le peuple sort de l'église assez maître 
de lui pour juger ainsi l'œuvre dont il a été 
l'auditeur, ou plutôt le spectateur, c'est que le 
sermonneur, comme dit dédaigneusement La- 
bruyère, n'a pas rempli sa tâche. 11 n'a pas suivi 
les conseils d'Augustin, ni les lois de cette rhé- 
torique supérieure qui convient aussi bien aux 
Bossuet qu'aux Mirabeau. Les formes de l'élo- 
quence sont différentes; mais, en définitive, agir 
sur le cœur et sur la volonté de l'homme est et 
sera toujours le but unique de l'orateur. Si la 
note change, le clavier reste le même : il faut 
donc le connaître à fond, l'étudier sans cesse. 

L'âme a naturellement l'instinct du beau, dont 



DE LA DOCTBINE CHRÉTIENNE. 16S 

l'agréable n'est qu'une image affaiblie: le prêtre 
chrétien doit en tenir compte. « Car les hommes, 
« dit Augustin, ont tellement donné au plaisir 
« dans l'éloquence, que souvent ils ne se lassent 
« point de lire, par le seul motif de la religion, 
« ces histoires criminelles qu'autrefois Félo- 
« quence retraça à des hommes sans religion et 
« sans pudeur. » 

Est-ce un ressouvenir du plaisir avec lequel il 
avait pleuré sur les malheurs et sur la tendresse 
de Didon? je le croirais volontiers en lisant l'im- 
précation qu'il lance contre ces âmes qui s'é- 
garent dans la poursuite et dans le sentiment du 
beau . 

Sans doute les saints eux-mêmes ont succombé 
à cette faiblesse : il en cite un exemple de saint 
Cyprien, et il le blâme chrétiennement d'avoir 
recherché des ornements indignes d'un ecclé- 
siastique. 

Le morceau extrait de la lettre à Donat est 
joli ; il semble que son seul tort soit d'être un 
peu chargé. En voici le texte, dont une traduc- 
tion ne saurait rendre complètement la grâce 
quelque peu maniérée : 

« Petamus hanc sedem; dant secessum vicina 
« sécréta, ubi dùm erratici palmitum lapsus 



16« ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVHE 

« pendulis nexibus per arundines bajulas re- 
« punt, vitream porticum frondea tecla fece- 
« runt. » 

Ne dirait-on pas une de ces descriptions com- 
plaisamment développées qui abondent dans le 
Télémaque? Aussi je m'étonne de la soumission 
avec laquelle Fénelon souscrit au jugement sé- 
vère d'Augustin. 

Vouloir trouver chez notre saint un ordre di- 
dactique, des détails toujours liés par la suite 
régulière des idées, serait une grave erreur. Ce 
qui rattache tous ces principes entre eux, c'est 
l'unité du sentiment qui les dicte. Ce sentiment 
éclate à chaque instant et donne un caractère 
tout religieux à un livre de rhétorique. Ainsi 
l'auteur interrompt tout-à-coup ses développe- 
ments et recommande au prédicateur de prier 
avant de parler en public : il y a plusieurs ma- 
nières de s'exprimer sur ce qui regarde la foi et 
la charité : Dieu seul nous inspirera le langage le 
plus digne de lui. 

Mais comment se conciliait dans l'esprit d'Au- 
gustin le libre travail de la pensée humaine avec 
ce secours divin sans lequel, selon lui, il n'y a 
pas d'éloquence possible? de la même façon sans 
doute que la liberté et la grâce. Les docteurs 



DE LA D0C1WE CRRET1ENNE. IG7 

eux-mêmes, dit-il, doivent se laisser instruire, 
quoique le saint Esprit les remplisse de ses dons : 
celui qui plante et qui arrose ne fait rien; c'est 
Dieu seul qui donue l'accroissement : ainsi, quoi 
que puissent faire les saints et les anges mêmes, 
celui-là seul est instruit comme il le faut des 
choses éternelles à qui Dieu daigne les révéler. 
L'étude, c'est-à-dire, ici, les préceptes de la rhé- 
torique profane ne profiteront donc que s'ils 
ont reçu leur efficacité de ce Dieu qui, sans 
l'homme et sans son ministère, aurait pu, ajoute 
Augustin, donner l'Evangile au monde. 

Cette conciliation des règles humaines avec 
l'abandounement à Dieu n'était pas chose facile; 
l'évêque n'y réussit que par des raisons subtiles, 
et qu'il ne convient pas, je crois, d'examiner de 
trop près dans un travail avant tout littéraire. 
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fait mille efforts 
pour démontrer que les règles de la rhétorique 
ne sont pa^ par elles-mêmes contraires à l'esprit 
chrétien. L'homme résiste au théologien, et le 
résultat de la lutte est en faveur de la rhéto- 
rique. 

Remarquons cependant qu'il n'abandonne pas 
les généralités; il nous l'a dit, ce n'est pas à lui 
de nous faire connaître ces préceptes de détail 



(68 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

que les rhéteurs de profession enseignent autour 
de lui. Les finesses de l'art il les dédaigne ; c'est 
son esprit qu'il examine et qu'il approprie à la 
religion. Les questions purement techniques sont 
écartées : c'est cela qui donne à son œuvre une 
physionomie originale. Elle contient beaucoup 
de principes, beaucoup d'observations, peu de 
règles, tandis qu'au contraire les prescriptions 
minutieuses abondent dans les rhétoriques an- 
ciennes. Mais l'esprit qui anime les doctrines 
oratoires d'Augustin, la psychologie profonde 
qui les éclaire, les placent non loin des travaux qui 
ont mérité aux Aristote et aux Cicéron l'admira- 
tion et la reconnaissance du genre humain. 

Poursuivons notre analyse : Augustin n'a pas 
encore examiné toutes les grandes questions qui 
dominent l'éloquence. Sans doute il accepte la 
division des trois styles ; mais nous ne savons 
pas quelle idée il se fait du style en général, et 
quel caractère il assigne à chacun d'eux en par- 
ticulier. Ici encore nous allons retrouver la doc- 
trine de Cicéron. 

Aux trois grandes parties de la rhétorique 
correspondent les trois styles ; celui-là seul est 
éloquent qui parle simplement des petites 
choses, des médiocres dans un style tempéré, et 



DE LÀ DOCTRINE CHRÉTIENNE 169 

des grandes avec grandeur. Cicéron ne fait autre 
chose que de recommander à l'orateur de pro- 
portionner le développement de ses facultés à 
Faction qu'il veut produire. Pourtant il y a une 
différence notable eutre les principes qui ont 
inspiré cet axiome au grand avocat et au grand 
évoque. 

Les questions que traite l'éloquence profane, 
selon ce dernier, sont plus ou moins considé- 
dérables, plus ou moins importantes. En matière 
de vérité morale ou religieuse, toutes choses ont 
une valeur infinie : car il n'y a pas de petites 
vertus : comme la rondeur géométrique est la 
même dans un petit cercle que dans un grand 
quand toutes les lignes qui vont du centre à la 
circonférence sont égales, de même la justice 
dans ses plus petits détails ne perd rien de sa 
grandeur. 

Cette spirituelle comparaison peint au vif 
l'esprit de charité qui devait planer sur toutes les 
parties de la morale, que le prédicateur expli- 
quât l'Écriture sainte, ou qu'il développât un 
sujet librement choisi. Le premier effet de ces 
grands principes doit être de répandre sur la 
parole sainte un esprit d'onction et de sérieux 
favorable à la vérité. Saint Augustin le sait 



170 ANALYSE (CHIQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

mieux que personne : «Souvent, dit-il, j'ai 
« rendu avec assez de bonheur les idées que 
« Dieu m'inspirait sur ces matières: il est sorti 
« des eaux froides de ma parole je ne sais 
« quel feu dont les cœurs les plus glacés ont 
a été soudainement embrasés; l'espoir du ciel 
« inspirait à mes auditeurs le goût des œuvres 
« de miséricorde et de charité. » 

En présence de pareils résultats, on ne peut 
lui refuser le droit de conclure que tous les su- 
jets chrétiens sont grands. D'un autre coté, si le 
style n'est que la pensée développée, la parole 
du prédicateur sera donc toujours élevée, su- 
blime? il est bien malaisé cependant de se main- 
tenir toujours dans le haul état que supposerait 
une pareille exigence. Saint Augustin n'ignore 
pas que l'homme se lasse de tout, môme du 
beau; il ne donnera jamais un pareil conseil. 
Reconnaissant au contraire que le style simple 
suffit pour instruire, le tempéré pour louer ou 
blâmer, il veut qu'on réserve les grandes idées 
et le grand langage pour l'instant où il faut agir 
sur la volonté. 

Une même idée sera rendue en style simple, 
si l'orateur instruit; en style tempéré, s'il loue; 
en style sublime, s'il veul tourner ou ramener 



DE LA DOCTRINE CHRETIENNE. 171 

vers Dieu un cœur qui s'en éloigne. Ainsi le pré- 
dicateur qui parle de la Trinité, doit le faire sim- 
plement : là il s'agit d'instruire et non de parer 
son sujet; quand on expose des vérités spécula- 
latives, il suffit d'en donner une connaissance 
exacte et complète. 

Loue-t-on Dieu ou ses œuvres? que d'images 
se pressent alors dans le cœur de l'orateur! il 
peut célébrer de toute l'étendue de son pouvoir 
un Dieu que personne ne peut louer assez et que 
tout être néanmoins loue comme il le peut. Que 
si Dieu n'est pas adoré, si l'on adore avec lui ou 
au lieu de lui quelque idole, le discours ne saurait 
trop s'élever pour montrer aux hommes combien 
leur crime est grand. 

Cicéron, dans Y 'Orateur 1 , n'a pas caractérisé 
plus nettement les différences de chaque espèce 
de style. Préoccupé de répondre aux partisans 
outrés de l'atticisme, il semble qu'il ait surtout 
voulu mettre en relief les- qualités du style 
sublime, pour les opposera celles du simple : lé 
style tempéré reste un peu effacé dans sa discus- 
sion. Voici tout ce qu'il en dit: « Entre le genre 
« simple et le sublime, il en est un qui n'a ni les 

1 Oral. VI 



172 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

« foudres de l'un ni les traits de l'autre; il en 
« fait comme la nuance, et participe des deux 
« sans leur ressembler, ou plutôt il s'en éloigne 
« également : doux et coulant, il n'est que facile 
« et toujours semblable à lui-même. Ses orne- 
« ments ont peu de relief, comme ceux d'une 
« couronne; et les pensées et les expressions y 
« plaisent sans beaucoup de parure. » 

Cicéron a-t-il assez remarqué l'élément des- 
criptif qui rentre si naturellement dans le style 
tempéré? Je ne le crois pas. 11 est vrai que le 
grand critique ne perd jamais de vue la tribune 
ou le forum, et que là des descriptions complai- 
samment ornées eussent peut-être été déplacées. 
A l'église, au contraire, dans la bouche du pré- 
dicateur et destinées à peindre les grandeurs de 
Dieu, elles donnaient je ne sais quoi de vivant 
et de charmant à cette parole toujours austère 

et grave. 

MaispourquoidoncAugustinsemble-t-ilexclure 

le sublime du genre descriptif? Les merveilles de 
Dieu et de la nature, les hautes vérités de la 
conscience morale telle que le christianisme l'a 
faite, ne peuvent-elles pas emporter l'orateur 
dans les régions de la plus haute éloquence? 
Au quatrième siècle, on aimait mieux louer 



DE LA DOCTRINE CHRETIENNE. 171} 

Dieu que les saints; et quand Augustin parle du 
style éclatant qui convient à ce genre de discours, 
il a peut-être en vue ces nombreux hexaémerons 
ou les Pères de l'Eglise se plaisaient à retracer 
les magnificences de la nature en remontant jus- 
qu'à leur auteur. Leur méthode, au moins celle 
de saint Basile, dont l'ouvrage est le plus connu, 
n'est guère qu'une longue promenade à travers 
les beautés de la création ; la description y abon- 
dait. On peut donc regarder comme une défini- 
tion assez complète de ce genre les détails que 
donne saint Augustin. Ils ne s'appliqueraient pas 
aisément aux panégyriques des saints et des 
martyrs que l'on trouve dans les sermons des 
Pères. La fête de ces héros chrétiens servait de 
texte à des discours dont l'instruction dogma- 
tique faisait le fond. 11 y est très-rarement ques- 
tion d'eux. Aussi Augustin peut il recommencer 
jusqu'à six fois le panégyrique de saint Cyprien : 
les panégyriques de Bourdaloue donneraient 
une idée assez exacte de ceux que nous trouvons 
chez les orateurs sacrés du quatrième siècle. 

Comme presque toujours quand il expose un 
principe, Augustin l'appuie par des citations de 
l'Evangile et en particulier de saint Paul. Après 
avoir donné comme modèle du style simple les 



m ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

développements de l'Apôtre dans son épître aux 
Galates sur les deux alliances et sur le but de la 
loi, il revient sur l'obligation imposée au prédi- 
cateur d'ouvrir ce qui est fermé, de résoudre les 
difficultés de chaque question, et même de les 
prévenir, dans la crainte que ce qu'on voulait 
établir ne soit ruiné par ces objections possibles. 
Cette méthode, bonne assurément pour une reli- 
gion qui s'établit, n'est peut-être pas sans in- 
convénients. Il arrive souvent que l'auditeur 
perd de vue la question principale, surtout dans 
les sujets abstraits. Qu'on lise saint Augustin, et 
en particulier le premier livre de la Doctrine 
chrétienne; il y développe une vérité secondaire 
comme il ferait d'une idée capitale : aussi l'esprit 
• ne sait trop où il va. 

Ce défaut est fort grave en matière d'ensei- 
gnement et de démonstration ; mais il est juste 
d'ajouter que les anciens n'avaient pas en fait de 
style l'exactitude didactique qu'on exigerait de 
nos jours. Ceux môme qui visent le plus à une 
régularité méthodique ne la pratiquent jamais 
fort rigoureusement : Platon et Aristote le prou- 
veraient que de reste. 

Les prédicateurs modernes ont-ils été beau- 
coup plus heureux avec leurs divisions de ser- 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE 173 

mons en trois points? la clarté y a-t-ellc beau- 
coup gagné? qu'ont-ils fait que justifier cette 
vive censure de Labruyère? « Ils ont toujours 
« d'une nécessité indispensable et géométrique 
« trois sujets admirables de vos attentions. Ils 
« prouvent une telle chose dans la première 
« partie de leurs discours, cette autre dans la 
« seconde partie, et cette autre encore dans la 
( troisième. » Le reste n'est pas moins fort. 

Fénelon est peut-être aussi sévère que l'au- 
teur des Caractères, contre ces divisions et ces 
subdivisions, qui ne servent, selon lui, qu'à 
obscurcir la pensée. Fleury assure qu elles vien- 
nent des scolastiques, accoutumés à dire Dico 
primo, Probo primo. 11 les rejette aussi formelle- 
ment. Le dix-huitième siècle, qui trop souvent 
met les gênes de la méthode philosophique là 
où le dix-septième réclamait la liberté pour 
l'imagination, revendiqua et défendit la nécessité 
des divisions. L'abbé Maury combat en plusieurs 
endroits Voltaire, qui partageait sur ce sujet les 
idées de Fénelon. Le judicieux Blairse prononce 
aussi en leur faveur. Quel est donc le but de la 
prédication? S'il s'agit de frapper fort plutôt 
que de frapper juste, si l'orateur chrétien doit 
surtout parler au cœur, les divisions sont inutiles 



170 ANALYSE CRITIQUÉ 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

et le dix-septième siècle a raison avec l'anti- 
quité, avec saint Augustin, avec Voltaire. Mais la 
religion s'adresse-t-elle à l'intelligence, devient- 
elle l'objet d'une démonstration scientifique et 
régulière, comme cela était devenu nécessaire 
au dix-huitième siècle, il faut en revenir au 
sentiment de Maury. Car, si dans une longue et 
abstraite démonstration le prédicateur néglige 
de marquer la route où il s'engage, son audi- 
toire risque à tout moment de le perdre de vue. 
Quand Augustin écrivait, et surtout quand 
il parlait, il n'avait pas seulement l'avenir à 
édifier. 11 lui fallait avant tout renverser le 
passé ou combattre le présent : aussi, quand 
il développe une vérité, il y rattache toujours 
mille questions de détail , pensant que le 
dogme devait être expliqué sous toutes ses 
formes, pénétré dans tous ses sens : cette libre 
méthode, qui ressemble si peu aux divisions des 
sermonnaires modernes, avait pour résultat de 
faire insensiblement gagner du terrain à la doc- 
trine nouvelle. De cette façon les hérésies étaient 
bien mieux réfutées que dans les livres. Les 
Pères de l'Église, au troisième et au quatrième 
siècle, suivent tous cet ordre; c'est celui que 
Pascal appelle l'ordre de la charité. 



DE LA DOCTRINE CHRETIENNE. 177 

Mais les discours de ces premiers prédicateurs 
sont fort courts. Ils sont devenus plus longs chez 
les modernes : il a donc fallu que des moyens 
factices soutinssent l'esprit fatigué de l'auditeur : 
les divisions eussent été inutiles dans le discours 
qu'Augustin présente ici comme un modèle du 
style instructif. 

L'analyse qu'il en donne n'est pas heureuse; 
il cherche toujours dans saint Paul ce qui n'y est 
pas, ce qui ne peut pas y être. Il veut absolu- 
ment trouver ces qualités de détail qui ajoutent 
peu à la pensée, et ne supposent chez un auteur 
que du travail et de l'instruction. Mais il faut se 
rappeler que le saint évoque aimait beaucoup, 
comme dit Fénelon, à jouer avec les mots, c'est 
dire qu'il attachait un grand prix à des beautés 
peu réelles. Il devait cette habitude à son siècle 
et peut-être aussi à la subtilité de son propre 
génie. 11 ne s'en cache pas quand il dit : Autant 
que je le puis avec convenance, je ne néglige 
pas cette harmonie des chutes de phrase. 

Ce défaut de critique est bien compensé par le 
sentiment large et profond des grands principes. 
Qu'on prenne sa Définition du Style sublime. 
Ce qui le distingue des deux autres, c'est, selon 
Augustin, la force, la véhémence et la passion. 



178 Analyse critique du quatrième livre 

Quand les ornements de rélocution se présen- 
tent, le sublime s'en empare plutôt par la gran- 
deur mémo de son objet que dans des vues d'élé- 
gance. C'est assez pour lui de s'appliquer à son 
objet. Les termes convenables se placent d'eux- 
mêmes selon les mouvements du cœur. Qu'un 
homme courageux porte une épéc enrichie d'or 
et de pierreries, il s'en servira non parce qu'elle 
est précieuse, mais parce que c'est une épée. 
C'est toujours le môme homme; il n'aurait pas 
moins de courage, fût-il armé de sa seule va- 
leur. 

Fénelon a reproduit toutes ces idées : on peut 
môme dire que le beau portrait de Démosthène, 
tracé par l'archevêque de Cambrai, était dans 
les lignes qu'on vient de lire. Saint Augustin 
avait plutôt le sentiment du sublime que celui 
du beau. Aussi, tout ce qu'il dit sur ce sujet est 
d'une incontestable vérité, et môme sa critique 
littéraire, ordinairement étroite, s'agrandit et 
s'échauffe. Ici encore, il cite saint Paul, et se 
décide enfin à ne lui demander que du sublime 
quand il dit : « Où trouve-t-on chez lui de justes 
« antithèses, des gradations savantes, des pé- 
« riodes et des tours habiles? et pourtant nous 
« sentons bien le feu de ce langage : tout simple 



DE LA DOCTRINE CHRETIENNE 179 

« qu'il soit, il n'est pas pour cela plus languis- 
« sant. » 

Les autres morceaux cités après saint Paul ont 
tous une beauté sévère, niais plutôt théologique 
qu'oratoire : on y sent une foi ardente; mais je 
me garderais bien de les soumettre à une critique 
profane, ou même de les rapprocher de la défi- 
nition qu'Augustin vient de donner du style su- 
blime. 

Il y est question de la grâce, du sacrement 
et du calice. Saint Ambroise même y prouve l'é- 
galité du Père avec le Fils et le Saint-Esprit. 

Les exemples du style orné, tirés de saint 
Cyprien et de saint Ambroise, sont mieux choisis. 
La citation d'un assez long morceau du Traité de 
la virginité de saint Cyprien, intéresse comme 
modèle du style qu'on aimait au quatrième siècle 
et comme peinture de détails. Il s'agit de re- 
prendre les femmes qui veulent donner à leur 
teint un éclat emprunté. L'évêque de Carthage 
ne parle pas autrement que n'eût fait un grand 
orateur du dix-septième siècle en présence d'un 
sujet pareil ; il n'y aurait pas mis un senti- 
ment plus délicat des convenances chrétiennes. 
Écoutez-le. 

« Si un savant peintre, par des couleurs assez 



ISO ANALYSE CRÎTIQJIE DU QUATRIÈME LIVKh 

« hardies pour le disputer à la nature, avait re- 
« présenté un beau visage, et qu'une fois son 
« œuvre achevée, un autre se croyant plus ha- 
« bile que lui y portât la main pour le refaire, 
« l'outrage fait au premier artiste semblerait in- 
« supportable ; sa colère serait bien légitime. Et 
« vous, vous pensez pouvoir cacher impunément 
« votre témérité et l'injure faite à l'artiste divin! 
« Quand même vous ne seriez pas impudiques dc- 
« vant les hommes, ni déshonorées par ce fard 
« aux yeux de Dieu dont vous avez profané l'i- 
« mage, vous êtes pires qu'une adultère. Ce que 
« vous prenez pour une parure, ce que vous re- 
« tardez comme un ornement, c'est une viola- 
« tion de la vérité. » 

J'abrège à regret cette citation, où l'orateur se 
montre bien sévère contre un défaut sur lequel 
la noblesse imposée à nos prédicateurs n'aurait 
pas insisté avec une dignité plus expressive. 

J'ai hâte d'arriver au morceau de saint Am- 
broise que l'on va lire. L'évêque de Milan s'y 
prend bien plus adroitement encore pour dé- 
tourner les femmes du même travers : « Quel 
« excès de folie, dit-il, d'employer l'art à défi- 
« gurer la nature, et dans le même temps qu'on 
« craint pour sa beauté le jugement désavanta- 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 1K1 

v< geux d'un mari, de témoigner soi-même pu- 
te bliquement qu'on s'en méfie. Celle qui veut 
« changer ce qu'elle est naturellement est la 
« première à prononcer contre elle. Elle ne 
« prend tant de soin de plaire aux autres, que 

«parce qu'elle se déplaît à elle-même Si 

« vous êtes belle, pourquoi vous cachez-vous ? 
« Sinon pourquoi voulez-vous feindre de l'être, 
« puisque vous n'aurez ni le plaisir d'ignorer ce 
« que vous êtes, ni de vous consoler par l'erreur 
« d'autrui. Votre mari, loin de s'y tromper, en 
« aime une autre. A votre tour vous cherchez à 
« plaire à d'autres! Étes-vous si peu habile que 
« de lui tracer vous-même les leçons de l'infi 
« délité ? » 

Il serait difficile de rien trouver qui soit plus 
sensé, et, disons le mot, plus spirituel que ce 
plaidoyer en faveur de la simplicité et de la grâce 
naturelle, plus belle encore que la beauté, comme 
dit La Fontaine. Ne croirait-on pas lire un de ces 
sermons moitié mondains, moitié religieux, tels 
qu'en pouvaient prêcher les abbés philosophes du 
dernier siècle ? 

. Après ces exemples, Augustin insiste sur la 
nécessité de mélanger les styles. Comme Cicé- 
ron, il savait bien que dans la pratique les trok 



182 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME LIVRE 

genres se pénètrent et se confondent. Des cri- 
tiques modernes ont reproché aux anciens rhé- 
teurs d'avoir voulu établir des distinctions exclu- 
sives. Le grand orateur et le grand évêque sont 
bien supérieurs à cette routine : ils veulent au 
contraire que l'orateur réunisse les trois carac- 
tères. 

Augustin savait trop bien aussi qu'il est plus 
aisé d'accepter longtemps le style simple que le 
sublime ; que plus il est nécessaire d'émouvoir 
l'âme pour la convaincre, moins on doit la re- 
tenir dans cette émotion, car il serait à craindre 
qu'elle ne descendît trop brusquement des hau- 
teurs où l'éloquence l'avait portée. Aussi voyez 
Démosthène et Cicéron, l'un dans son discours 
pour la Couronne, l'autre dans sa Milonienne. 
En finissant, ils éteignent eux-mêmes l'incendie 
qu'ils ont allumé. Aux mouvements les plus éner- 
giques, aux passions les plus fougueuses, succè- 
dent des paroles calmes et simples. C'est ainsi 
que l'art calcule tout chez les maîtres; ils exci- 
tent ou apaisent tour-à-tour les passions qu'ils 
veulent gouverner, et, comme dit saint Augustin, 
le mouvement de leur parole ressemble au flux 
et au reflux de la mer. Mais le talent seul peut 
ainsi rester maître de sa force. Ainsi dans le su- 



DE LA DOCTRINE (HP.KHK.NNE. 183 

blitne, que le début soit toujours calme. Il est 
bon que l'orateur exprime simplement certaines 
idées qui sembleraient comporter plus d'éclat. 
Celles qui sont rendues en style sublime parais- 
sent plus belles comparées aux autres, qui sont 
comme des ombres placées là pour donner plus 
d'éclat au reste du tableau. 

Au milieu de ces généralités, Augustin trouve 
cependant moyen d'indiquer certaines finesses 
de détail, certains procédés qui sentent un peu 
le rhéteur, et qui ne sont peut-être pas à l'abri 
de toute critique. Ainsi, je le demande encore, 
pourquoi bannir le sublime du style descriptif ou 
tempéré ? Cette proscription est arbitraire. Évi- 
demment l'auteur se rappelait ici les préceptes 
étroits de l'école. Excusons-le. Voltaire aussi, 
malgré son goût bien supérieur à celui d'Au- 
gustin, bannissait bien le style fleuri, c'est-à-dire 
descriptif, d'un plaidoyer, d'un sermon et de 
tout livre instructif. 

L'évêque d'Hippone n'a plus qu'à consulter 
son expérience et ses souvenirs, quand il peint 
les effets du sublime qui étouffe la voix, dit-il, 
et fait couler les larmes, qui prouvent plus que 
tous les applaudissements du monde. Il raconte 
alors ce qui lui était arrivé à Césarée en Mauri- 



184 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

tanie> où il avait détruit de sanglantes supersti- 
tions que chaque année ramenait. Je ne citerai 
pas ce fait trop connu, admirablement retracé 
par Fénelori. J'aime mieux extraire quelques 
passages d'une lettre où il raconte, peut-être 
sous l'impression même de son succès, un triom- 
phe dû à un heureux emploi du sublime. 

Il n'était alors que simple prêtre d'Hippone, 
et s'était proposé de faire cesser, parmi les ca- 
tholiques de ce diocèse, non plus une coutume 
sanglante comme à Césarée, mais des festins 
pleins d'excès et de désordre qui se célébraient 
dans les églises d'Afrique le jour de la fête des 
saints et des martyrs. 

« Je savais bien, écrit-il à son ami Alype, que 
« le peuple ne pouvait souffrir qu'on touchât à 
« cette ancienne pratique. Mais par une disposi- 
« tion secrète de Dieu, la lecture de l'Evangile 
« me donna pour sujet de ma conférence à dé- 
« velopper ce verset de saint Mathieu : Ne donnez 
« pas les choses saintes aux chiens ; ne jetez pas 
« les perles aux pourceaux. » 

Ces paroles, bien accueillies par le petit nom- 
bre de ceux qui étaient à l'église ce jour-là, sou- 
lèvent au-dehors une opposition générale. A la 
fête suivante, l'évêque développe un texte encore 



DE hX DOCTRINE CHRETIENNE 185 

ii peu près pareil. Cette fois on avait ramassé des 
passages de l'Écriture qui semblaient autoriser 
la coutume combattue par le prédicateur. On 
allait les lui présenter. Mais il prévient toute ob- 
jection par des textes précis de saint Paul, et il 
commence à les expliquer en pleurant et en gé- 
missant. 

« Enfin ayant rendu le livre au lecteur, dit-il, 
« je fis mettre tout le monde en prière. Ayant 
« prié moi-même de toutes mes forces, je tâchai 
« de leur mettre vivement devant les yeux le 
« péril que nous courions eux et moi. Je les con- 
clurai par les humiliations du Christ d'avoir 
« pitié de moi, de se rappeler la charité qu'a 
« pour moi le saint évêqueValère, qui m'a chargé 
« de leur dire la vérité. Bientôt nous fondîmes 
« tous en larmes. Ce ne fut pas moi qui com- 
« mençai; mes larmes suivirent celles de l'audi- 
« toire. Après qu'on eut bien pleuré de part et 
« d'autre, j'eus l'espoir de les ramener. » 

Et il les ramena en effet, comme il le marque 
dans la suite de la lettre. 

Ainsi pour lui, le sublime c'est le pathétique 
dans sa plus haute acception ; c'est le don des 
larmes. En lisant ces préceptes, on se croirait 
encore à Athènes ou à Rome, avant que la ty- 



186 ANAIASK CRITIQUE l)t QUATRIÈME LIVRE 

rannic n'eût ôté à l'éloquence ses grands mouve- 
ments et ses élans dramatiques. 

Il y a pourtant des différences qu'il importe 
de signaler. Chez les anciens, l'orateur était trop 
artiste pour ressentir ainsi l'émotion qu'il pro- 
duisait, elle eût entravé la liberté de son esprit. 
11 devait, comme l'acteur, être assez maître de 
son jeu pour produire l'attendrissement chez les 
autres, sans se laisser entraîner lui-même à sa 
propre parole. Le christianisme combla par la 
charité la distance qu'il y avait entre l'orateur et 
son auditoire. Ce don des larmes, cette puissance 
de sympathie, voilà toute l'éloquence des apô- 
tres et des premiers chrétiens. C'étaient les 
hommes dont parle dédaigneusement Buffon ; 
ces hommes, qui sentent vivement, le marquent 
fortement au-dehors, et par une impression pu- 
rement mécanique transmettent aux autres leur 
enthousiasme et leur affection. Ainsi s'explique- 
rait tout naturellement le succès prodigieux de 
ces premiers orateurs chrétiens dont les discours 
paraissent si pâles quand on les lit aujourd'hui, 
loin des sentiments qui les ont dictés, loin de la 
foi ardente qui les acceptait, loin de ces voix so- 
nores et puissantes qui les faisaient valoir. 

Ce don des larmes était un des caractères sail- 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. i«7 

lants d'Augustin; la nature l'avait doué merveil- 
leusement pour remplir la difficile mission de 
faire pleurer les pécheurs. Rude labeur que l'É- 
glise imposait aux évoques ! C'était presque un 
devoir. Augustin n'était pas le seul à tenir le lan- 
gage que nous avons vu. Saint Jérôme, dans 
une lettre à Né potion, ne dit-il pas lui aussi : 
« Quand tu instruis dans l'église, que l'on en- 
« tende s'élever, non pas les applaudissements du 
« peuple, mais ses gémissements. Que les larmes 
« du peuple soient ton éloge. » 

C'est qu'en effet, comme le dit quelque part 
Augustin, les larmes sont le sang de l'âme, et 
quand la sensibilité s'intéresse à une idée, cette 
idée ne tarde point à devenir un sentiment, et 
bientôt l'être moral en subira malgré lui les in- 
fluences bonnes ou mauvaises- 
Quelque puissant que soit le sublime à remuer 
les cœurs et les volontés, il np faut pas pour cela 
méconnaître la valeur du style tempéré. Ce style, 
tel que le caractérise Augustin, c'est bien celui 
des panégyriques que cette époque nous a 
laissés. L'évêqued'Hippone l'avait connu et pra- 
tiqué, puisqu'il avait dû, à Milan, prononcer 
l'éloge d'un consul désigné. Si les morceaux 
d'apparat qui nous sont parvenus nous permet- 



1SH ANALYSE CRITIQUE l>l QUATRIÈME LIVRE 

tent de juger le style qui les inspirait, eette ma- 
nière toute littéraire et toute prétentieuse ne con- 
venait guère à l'orateur ecclésiastique. Mais dans 
la pensée d'Augustin, l'éloquence chrétienne 
s'étend bien au-delà de la chaire du prédicateur. 
Elle embrasse les lettres, les conférences, les li- 
vres même et les traités dogmatiques, puisque 
alors la littérature chrétienne sous toutes ses for- 
mes n'avait qu'un emploi, qu'un but, la prédi- 
cation de l'Évangile. 

Aussi la conclusion que tire Augustin de tout 
ce qui précède, c'est que les trois styles sont éga- 
lement bons, dès qu'ils rendent la religion intel- 
ligible pour tous: on ne peut les isoler impuné- 
ment. L'auditeur peut-il être ému, s'il ne sait 
ce qu'on a dit? Peut-il écouter ce qui le fatigue? 

Ici s'arrêtent les réflexions de notre auteur sur 
la partie purement oratoire de la rhétorique. 

Mais aux yeux du moraliste chrétien, toute la 
puissance d'action de l'orateur n'est pas dans sa 
parole, elle est surtout dans sa vie. Je ne sache 
pas que la rhétorique ancienne, malgré le célè- 
bre axiome de Caton , ait indiqué sérieusement 
la vertu comme un moyen de succès oratoire ; 
elle s'en tenait volontiers aux apparences. 
L'homme et l'orateur étaient deux personnages 



DK LA DOCTRINE CHRÉTIENNE 189 

différents dans le polythéisme; le christianisme 
au contraire s'empare de l'homme tout entier; 
aussi la solution que saint Augustin donne au 
problème des mœurs oratoires n'a pas besoin 
d'être exposée. Là comme partout, l'espril chré- 
tien substituait l'être au paraître. Saint Paul 
déjà, dans son Épître à Timothée, avait imposé 
d'étroites obligations à l'orateur sacré. Le fils de 
sainte Monique va plus loin encore: selon lui, la 
vertu donne à l'éloquence un caractère de liberté 
et de fierté que rien ne peut surpasser, et la 
vertu est plus utile au prédicateur que le talent 
même. 11 faut bien qu'il y ait du vrai, pour que 
Labruyère pense qu'un clerc mondain ou irréli- 
gieux, s'il monte en chaire, est déclamateur, et 
qu'il y a au contraire des hommes saints dont le 
seul caractère est efficace pour la persuasion : 
« Ils paraissent, dit-il, et tout un peuple qui 
« doit les écouter est déjà ému, et comme per- 
« suadé par leur présence. » 

Si de pareilles réflexions étaient justes au 
XVII e siècle , combien plus devaient-elles l'être 
au temps d'Augustin, dans cette effroyable cor- 
ruption que le christianisme avait à combattre. 
Alors plus que jamais cette puissance morale de 
la vertu devait faire la force du prédicateur; et 



IW) ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

Augustin n'hésite pas à dire qu'un homme ver- 
tueux, qui ne sait pas parler, n'est point blâma- 
ble de prendre des discours faits par d'autres plus 
habiles que lui. 

Selon nous, ce conseil était peut-être bon au 
commencement du christianisme, quand il s'a- 
gissait plutôt de gagner les âmes que de les rete- 
nir. Mais Maury a tort de souhaiter que cette 
habitude reparaisse. Dans nos siècles un peu 
sceptiques, certains esprits croiraient volontiers 
l'Église épuisée de doctrine et de génie puis- 
qu'elle consentirait à vivre sur son passé. 
D'ailleurs l'instruction religieuse ne doit-elle pas 
se proportionner aux âges et aux sociétés pour 
qui elle est faite ? Or les plus beaux sermons des 
saint Jean Chrysostome et des Augustin, pour 
des auditeurs de nos jours, ne seraient que des 
objets de curiosité littéraire ou philosophique, et 
rien de plus. Et puis se représente-t-on un dis- 
cours de Bossuet prononcé par un autre que lui? 
prenez le plus habile lecteur, si vous le voulez, 
et faites-lui débiter dans l'église le sermon de 
Massillon sur le petit nombre des élus; malgré 
le respect qu'on doit aux ministres de la sainte 
parole, en écoutant cet interprète d'une pensée 
étrangère je ne pourrai m'empêcher de croire 



I)K LA DOCTHINK CHRÉTIENNE 191 



que j'assiste à la seconde représentation d'une 
pièce quia réussi. 

Que l'orateur chrétien reste donc toujours lui- 
môme, qu'il tâche de compenser la faiblesse de 
sa parole par la force de ses exemples: pour cela 
il n'aura qu'à suivre les conseils d'Augustin; il 
réussira s'il glorifie ce Dieu tout bon qui tient 
entre ses mains nos discours et nos pensées. 

L'évêque d'Hippone ne s'était proposé que 
d'entrer dans quelques détails relatifs à l'art 
d'enseigner; il s'aperçoit qu'il a discuté pres- 
que toutes les questions générales de la rhétori- 
que. En effet, il a examiné sa moralité; l'inven- 
tion, qui chez lui s'appelle sagesse ou science des 
écritures, a été longuement traitée. A-propos de 
rélocution, les qualités principales du style ont 
été indiquées, et l'antique division des styles ac- 
ceptée après un examen sérieux. Les mœurs 
oratoires, envisagées au point de vue chrétien, 
n'ont pas non plus échappé à l'attention du pieux 
évêque. Écoutons-le encore une dernière fois. 

« Ce livre est devenu plus long que je ne le 
« voulais, que je ne le croyais : mais il n'est pas 
« long pour celui qui en profitera... Pour moi, 
« je rends grâces à Dieu, parce que je n'ai pas 
« prétendu m'v représenter tel que je suis; j'ai 



\\)2 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

« seulement voulu montrer, selon l'étendue de 
« mes forces , les qualités que doit avoir celui 
« qui par l'étude de la doctrine chrétienne s'est 
« mis en état d'être utile aux autres. » 

Telle est la modeste conclusion de ce beau 
livre. 

Ce qui prouve la valeur incontestable des prin- 
cipes oratoires de saint Augustin, c'est qu'ils ont 
été adoptés et développés par tous les grands es- 
prits qui se sont occupés de la rhétorique sacrée. 
Il suffirait de citer Érasme ou la lettre que Fran- 
çois de Sales adresse à l'archevêque de Bourges, 
qui lui avait demandé quelques règles sur la pré- 
dication; mais il serait injuste d'oublier des ou- 
vrages moins célèbres, qui ont cependant mérité 
les éloges des savants, parce qu'on y retrouve 
l'esprit du christianisme, c'est-à-dire la doctrine 
d'Augustin. Telle est la Rhétorique ecclésiastique 
de Louis de Grenade qui , aujourd'hui encore, 
est estimée ; tels sont les traités de Villavicen- 
tius, de Valério, deDidace Stella, du P. Gody, 
et de bien d'autres moins connus encore. 

Qu'on rapproche de cette longue et persis- 
tante admiration la querelle littéraire qu'excita 
entre Arnaud et Dubois , puis entre Balthazar 
Gibert et l'oratorieu Lamy, la théorie oratoire de 



))K LA DOCTÛINE CHRÉTIENNE. 193 

saint Augustin diversement interprétée, et l'on 
comprendra mieux encore la haute portée du 
Traité de la Doctrine chrétienne. 

L'académicien Dubois, ce malencontreux jan- 
séniste, auteur d'une lettre bien connue contre 
Racine, publia en 1680 une traduction des ser- 
mons de saint Augustin sur le Nouveau-Testa- 
ment. A cette traduction était jointe une préface 
assez longue, où le traducteur tâchait' de démon- 
trer que l'éloquence est un art indigne de la 
chaire chrétienne. Le prédicateur, dit-il, ne doit 
parler qu'à la raison : pour cela il lui faut suivre 
l'ordre géométrique qui se rencontre toujours, 
selon lui, dans les bonnes harangues de Démo- 
sthènes et de Cicéron. L'éloquence qui s'éloigne 
de cet ordre, celle qui cherche le pathétique, est 
fausse ! Et il voulait appuyer ces opinions étranges 
sur l'autorité de saint Paul et de saint Augustin. 

Arnaud son ami entreprit de le réfuter. Sa ré- 
futation est sous forme de lettre: elle parut en 
1695. Les réflexions sur l'éloquence sont divi- 
sées en vingt articles; on croirait lire un chapi- 
tre des éléments de géométrie d'Arnaud. Le style 
est grave et austère jusqu'à l'excès; la dialecti- 
que est serrée ; mais les preuves sont si étroite- 
ment enchaînées qu'il est difficile d'en riendéta- 



194 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIVRE 

cher. Il lui prouve qu'il n'a entendu ni saint 
Augustin ni saint Paul, et qu'il ne s'est pas en- 
iendu lui-même. Ce qu'il y a de plus intéressant 
dans cette dissertation, c'est quand a la psycho- 
logie timorée et mesquine de Dubois il oppose 
une belle et savante analyse de nos facultés ; à 
ses yeux l'ordre géométrique ne convient qu'aux 
sciences exactes, et il serait bien inutile de le cher- 
cher dans les grands orateurs sacrés ou profanes. 
Le Père Bouhours, heureux de voir un pa- 
reil dissentiment entre deux jansénistes, réunit 
la préface de Dubois et la lettre d'Arnaud en un 
seul volume qu'il fit paraître vers 1700, avec 
une préface fort courte et assez insignifiante. 
Pourtant la critique avait beau jeu : car la dis- 
sertation d'Arnaud est sèche et aride; il semble 
qu'en réfutant l'adversaire de l'éloquence, il ait 
eu peur d'être éloquent. Cependant elle eut un 
succès prodigieux, et voici ce qu'écrivait 1 Boi- 
ieau à Maucroix, le vieil ami de La Fontaine : « Je 
« n'ai pas vu les traductions du dévot (il s'agit 
« de Dubois) dont vous vous plaignez : tout ce 
« que je sais, c'est qu'il a eu la hardiesse, pour 
« ne pas dire l'impudence, de traduire les Con- 

1 Boiteau lettre* diverses, XI, éd. de M^Viollet-Leduc 



DE-LA DOCTRINE CHRÉTIENNE J9S 

« fessions de saint Augustin après messieurs de 
« Port-Royal, et qu'étant autrefois leur humble 
« et rampant écolier, il s'est tout-à-coup voulu 
« ériger en maître. 11 a fait une préface au-de- 
« vant de sa traduction des Sermons de saint 
« Augustin, qui, quoique assez bien écrite, est 
« un chef-d'œuvre d'impertinence et de mau- 
vais sens. M. Arnaud, un peu avant de mou- 
« rir, a fait contre cette préface une dissertation 
« qui est imprimée... Je suis sûr que si vous Ta- 
« vez lue, vous convenez avec moi qu'il ne s'est 
« rien fait en- notre langue de plus beau ni de 
« plus fort sur les matières de rhétorique. C'est 
« ainsi que toute la cour et toute la ville en ont 
« jugé, et jamais ouvrage n'a été mieux réfuté 
« que la préface du dévot. » 

Les Dialogues de Fénelon sur l'Éloquence, 
bien supérieurs à la lettre d'Arnaud, furent loin 
d'avoir un pareil succès, quand ils parurent, en 
1718. Leur auteur, quoique mort, était encore 
en disgrâce à la cour. Cet ouvrage est trop connu 
pour que j'en parle ici. Qu'il me suffise de dire, 
qu'on y retrouve partout les principes d'Augus- 
tin et d'Arnaud, et les traditions de la grande 
rhétorique sacrée. 

Labruvère, lui aussi, dans son chapitre sur la 



l'.ui ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATRIÈME LIYMEl 

Chaire, avait suivi les idées de l'évêqued'Hippone 
et peut-êlre aussi celles de Fénelon. 11 serait 
possible qu'il eût entendu ce dernier développer 
ses opinions à la cour ou dans la société de Bos- 
suet, chez qui l'auteur des Caractères était fort 
assidu; car, quand Labruyère mourait en 1696, 
un an après la nomination de Fénelon à l'arche- 
vêché de Cambrai, les relations amicales de Bos- 
suetetde Fénelon n'étaient pas encore tout-à- 
fait rompues. Il était naturel que dans le siècle 
où l'éloquence religieuse atteignit à une hauteur 
d'où elle ne pouvait plus que descendre, la cri- 
tique s'occupât sérieusement de l'esprit et de la 
méthode qui lui conviennent. Aussi, depuis Fé- 
nelon jusqu'à Maury, bien des livres furent com- 
posés sur la rhétorique sacrée. Quelques-uns 
sont fastidieux, comme celui de Riche source 1 , 
qui s'intitulait fièrement le modérateur de la 
compagnie des orateurs ; d'autres sont loin d'ê- 
tre sans mérite : ainsi 2 le Traité de la sainteté et 
des devoirs du prédicateur évangélique par un Bé- 
nédictin ; ainsi 3 les Règles de la bonne et solide 
prédication. 



1 Paris, 1673. 

a Paris, 1685, sans nom d'auteur. 

8 Paris, 4701, sans nom d'auteur. 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE- U»7 

Le plus intéressant de tous ces ouvrages est 
sans contredit le petit discours sur la Prédica- 
tion, où l'abbé Fleury souhaite lui aussi une ré- 
forme dans l'éloquence de la chaire. Les doc- 
trines d'Augustin sont encore une fois rajeunies 
par un homme supérieur. L'auteur voudrait que 
les vérités nécessaires au salut, c'est a-dire les 
mystères, fussent la matière des sermons, et que 
les questions capitales de la morale religieuse y 
fussent sérieusement traitées II recommande, 
pour la peinture des passions, de suivre la mé- 
thode indiquée par Aristote dans sa rhétorique. 
Il souhaite ardemment qu'on ramène souvent les 
grands principes : Croyez-vous à Dieu? au juge- 
ment dernier? Et il insiste surtout pour qu'on ne 
néglige pas les preuves historiques de la religion. 

Ainsi les juges les plus compétents du grand 
siècle, tout en réclamant une réforme dans l'é- 
loquence religieuse, acceptaient sa légitimité et 
par suite celle de la rhétorique. Cependant la 
tentative malheureuse de Dubois trouve encore 
un imitateur au commencement du dix-huitième 
siècle dans le P. Lamy, oratorien, qui se piquait 
de beau style et de cartésianisme. Dans un 
Traité de la connaissance de soi-même, il prétendit 
que l'éloquence et la rhétorique n'étaient bonnes 



Ii)8 ANALYSE CRITIQUE DU QUATRIÈME L1VBE 

qu'à gâter le cœur et à fausser l'esprit, il ajouta 
qu'en particulier celles des collèges avaient ce 
triste avantage. 

Alors Balthazar Gibert, un de ces hommes 
dont s'honore l'Université, répondit à l'ôratorien 
par un ouvrage intitulé : De la véritable élo- 
quence ;\\ lui démontre avec plus de bon sens que 
d'urbanité, que ses idées n'étaient ni vraies ni 
neuves. Après avoir réfuté tous les sophismes 
débités depuis Platon contre la rhétorique, il 
rapprochait les idées du P. Lamy de celles de 
Dubois, pour lui montrer qu'elles n'avaient pas 
même le mérite de l'originalité. Plus tard il avoue 
que ce traité n'avait pas toute la politesse que son 
titre aurait dû faire attendre. 

Naturellement la querelle s'envenima. Le P. 
Lamy répondit. C'est dans ces circonstances que 
Gibert publia ses réflexions sur la rhétorique. Il 
y soutenait les mêmes thèses, et par mainte ci- 
tation du quatrième livre de la Doctrine chré- 
tienne, il prouvait que les principes rie la rhéto- 
rique ancienne, ceux de la rhétorique enseignée 
par l'Université et ceux de saint Augustin étaient 
exactement les mêmes. 

.le n'ai cité ces illustres interprètes des doc- 
trines oratoires d'Augustin, je n'ai rappelé les 



DE LA DCM ITRINE CHRETIENNE. 109 

vieux débats littéraires auxquels elles donnèrent 
lieu, que pour mettre mes conclusions sous la 
sauvegarde des excellents esprits qui, avant moi, 
ont admiré les traités de l'illustre docteur afri- 
cain sur l'art de persuader : moi aussi, je puis 
maintenantdire comme saint Augustin : « Ce livre 
est devenu plus long que je ne le voulais et que 
je ne le pensais. » Mais je ne regretterai pas mon 
travail, si de tout ce que j'ai dit il m'est permis 
de tirer les conclusions suivantes : 

1° Le christianisme, après avoir méprisé les 
persuasions de la sagesse humaine, après avoir 
paru accepter le mépris systématique du plato- 
nisme contre la rhétorique, par la force même 
des circonstances a été amené à reconnaître la 
légitimité de la rhétorique. 

2° Saint Augustin est le premier Père qui a 
nettement compris le besoin qu'avait la société 
chrétienne d'une méthode oratoire qui s'adaptât 
à son esprit. 

3° 11 y a complètement répondu par son Traité 
sur Fart de catéchiser, et par son quatrième livre 
de la Doctrine chrétienne. 

C'est le même esprit qui a dicté les deux ou- 
vrages, mais la méthode n'y est pas la même. 
Pour amener les '.'indifférents au doçnie, la dé- 



r>00 ANALYSE CRITIQUE 1)1 QUATKIKMK LIVRE 

moustration historique semble en effet la plus 
efficace des persuasions : Aussi le Traité sur ï art 
de catéchiser semble surtout consacré aux règles 
propres à l'exposition historique du dogme reli- 
gieux. Ce n'est pas seulement un beau livre de 
morale et de rhétorique, c'est encore un curieux 
monument qui nous fait connaître la méthode 
chrétienne en matière d'enseignement. 

UArt de catéchiser n'est en quelque sorte que 
l'avant-propos du quatrième livre de la Doctrine 
chrétienne. Toutes les idées qui remplissent ce 
dernier ouvrage sont indiquées et contenues en 
germe dans le traité composé pour le diacre de 
Carthage. 

Tous les grands principes développés par Au- 
gustin, et adoptés après lui par les critiques mo- 
dernes qui se sont occupés de l'éloquence sacrée, 
se rattachent aux règles fondamentales de la 
rhétorique ancienne. 

Mais l'évêque chrétien se rapproche plutôt 
des philosophes que des rhéteurs. Comme les 
premiers, il n'accepte les principes qu'après avoir 
apprécié leur moralité et leur conformité à l'es- 
prit chrétien. 

La gloire d'Augustin et aussi sa vraie origina- 
lité, c'est de renouveler l'esprit de la rhétorique 



DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE. 201 

en lui proposant pour but unique la charité. 
C'est pour cela qu'il n'examine que les ques- 
tions les plus générales de l'art ; il ne développe 
que les idées qui l'aideront à montrer que la 
rhélorique n'a rien en soi de contraire à l'esprit 
chrétien, car, après tout, et c'est là ma dernière 
conclusion, saint Augustin songe exclusivement 
à l'éloquence sacrée, c'est-à-dire à l'interpréta- 
tion oratoire des saintes Ecritures, comme s'il 
eût pensé que c'était la seule éloquence possible 
de son temps, ou que l'art profane ne lui eût 
pas semblé digne d'occuper les méditations d'un 
évêque. 



Cette thèse sera soutenue par Ferdinand COIJNCÀMP; 

licencié ès-leftrës, 

ancien élève de l'École normale. 



VU ET LU, 

A Paris, en Sorbonne, le 6 mars 1848, par le doyen de I;? 
Facullé des lettres de l'aiis. 

J. Vict.. LE CLERC. 



Permis d'imprimer , 

'inspecteur-général de L'Université, 
Vice-recteur de l'Académie de Paris. 

ROUSSELLK. 



TABLE DES MATIÈRES 



Avant-propos ix 

Chapitre I. De la Rhétorique chrétienne avant saint Au- 
gustin \ 

II. État moral et intellectuel de l'Afrique au temps 

d'Augustin 33 

III. Augustin défend la rhétorique et l'éloquence 

contre le grammairien Cresconius ... 75 

IV. Exposition et examen du Traité sur l'Art de 

catéchiser 87 

V. Analyse critique du quatrième livre de la Doc- 
trine chrétienne, et Conclusion . 129 






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ETUDE CRITIQUE SUR LA METHODE ORATOIRE D 



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